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Dietrich Henschel R Paris Théâtre du Châtelet 05/02/2003

Dietrich Henschel, baryton
Shinya Okahara, piano

Pendant combien de temps encore faudra-t-il supporter les émules grotesques de Dietrich Fischer-Dieskau vieillissant, qui n'ont su lui prendre que ses défauts et pis-aller de fin de carrière? On peut craindre que la relève ne soit assurée, cette génération alimentant peut-être déjà la suivante en maîtres et modèles! Le phénomène semble heureusement circonscrit à l'Allemagne et certains, comme l'excellent Stephan Genz, y échappent!

La soirée de ce soir, par contre, ferait passer en comparaison Matthias Goerne pour un belcantiste, et aurait pu être enregistrée pour illustrer un manuel de chant multimédia : "si vous grimacez comme ceci, vous sonnerez comme cela"...

De quoi s'agit-il donc?
D'un manque d'homogénéité vocale : d'une note à l'autre, le timbre change du tout au tout, non pas pour traduire telle nuance du texte, mais sur des degrés quasi fixes de la gamme.
Ainsi, les médiums et graves sont gutturaux, émis avec un larynx non seulement bas mais écrasé par la racine de la langue, dont le grossissement fait aussi office de sourdine à l'intérieur du résonateur bucco-pharyngé.
Les aigus offrent plus de variété :

  • soit ils sont détimbrés en une voix de tête non soutenue (voce finta);
  • soit ils sont émis très ouverts avec le larynx très haut et faussent progressivement en cours de tenue : de nombreux "a" sont ainsi émis avec une ouverture buccale très latérale, les coins de la bouche étant tirés en arrière en un rictus de masque grec tandis que les lèvres sont presque avalées;
  • soit ils sont criés, dans tous les cas où ils doivent être émis forte, en durcissant les muscles abdominaux et poussant très fort contre le bouchon constitué par le grossissement de la langue, ce qui produit une sorte d'aboiement aux voyelles neutralisées.

Le mouvement général du corps est de se tasser et d'appuyer vers le bas, à l'opposé de tout élan ou rayonnement vers l'extérieur. Le menton rentre fréquemment dans le cou. Les mouvements du torse sont brusques, le thorax se soulève souvent lors de l'inspiration avant d'être affaissé lors de l'attaque du son.

Pour tenter de compenser ces appuis vers le bas, ce tassement, cet écrasement général de la voix, le front est violemment plissé et les sourcils sont levés. En-dessous, les yeux roulent et la bouche triture les paroles. Le larynx fait du yoyo en fonction de la hauteur du son et de la couleur choisie parmi les quatre disponibles (voir ci-dessus).

De ce schéma respiratoire et vocal en tous points déficient, il résulte un phrasé court ou tenu avec raideur. Les nuances souhaitées par le compositeur sont remplacées par celles accessibles à l'interprète, le changement de couleur vocale n'étant presque jamais au service du texte. Pour ne prendre qu'un exemple, dans Du meines Herzenskrönelein, "mit tausend falschen Worten" est chanté à mi-voix de manière très fragile, tandis que le "du" suivant n'a par contre rien de la pureté éthérée mais concentrée que l'on pourrait attendre sur cette note aiguë et ce mot. Tout est malaxé pêle-mêle en une succession de grimaces, sans aucun legato. Ce qui tient lieu de ligne vocale n'est qu'une succession de constrictions du conduit vocal tentant de compenser les faiblesses de la gestion du souffle.

Le "dunkler Knödel" de l'émission de Dietrich Henschel s'allège un peu en cours de soirée. Quel dommage d'aller chercher dans ces appuis la sécurité initiale de sa mise en voix, comme d'autres chantent leurs premières phrases avec une nasalité excessive! Les quatre Lieder de l'opus 19 passent aussi un peu mieux, peut-être parce qu'ils sont moins soutenus et restent dans une tessiture moyenne-haute?

Shinya Okahara est loin de sauver la soirée. Non seulement il joue sur un Steinway d'une série récente qui sonne horriblement dur, mais il en joue comme d'un Clavinova dont on aurait désactivé la sensibilité au toucher et sans aucun sens du phrasé straussien. Comment un chanteur allemand peut-il supporter cela? Comme le public sans doute, qui n'a pas été avare de ses applaudissements.

Alain Zürcher

 
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