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*** Die Walküre Munich Nationaltheater 11/05/2003

 
Zubin Mehta (dm)
David Alden (ms)
Nike Wagner (dr)
Beate Vollack (chg)
Gideon Davey (dc)
Max Keller (l)
Siegmund  :  Peter Seiffert
Hunding  :  Kurt Rydl
Wotan  :  John Tomlinson
Sieglinde  :  Waltraud Meier
Brünnhilde  :  Gabriele Schnaut
Fricka  :  Marjana Lipovsek
Gerhilde  :  Irmgard Vilsmaier
Ortlinde  :  Jennifer Trost
Waltraute  :  Ann-Katrin Naidu
Schwertleite  :  Anne Pellekoorne
Helmwige  :  Sally du Randt
Siegrune  :  Heike Grötzinger
Grimgerde  :  Marita Knobel
Roßweiße  :  Ingrid Bartz

photo © Wilfried Hösl

La Walkyrie a été créée à Munich en 1870. Depuis, elle n'a pas quitté l'affiche, et la rivalité avec Bayreuth est une stimulation supplémentaire pour que chaque nouvelle production de la Tétralogie soit un événement, suivi avec enthousiasme par un public nombreux.
Cette nouvelle production a connu un destin mouvementé. Avant sa disparition en avril 2002, Herbert Wernicke n'avait mis en scène que l'Or du Rhin. La Walkyrie a dans un premier temps été montée selon ses projets, sous la supervision de Hans-Peter Lehmann, à l'occasion du festival d'opéra de juillet 2002. Mais la suite du Ring ayant été confiée à David Alden, celui-ci a aussi souhaité créer une nouvelle mise en scène de la Walkyrie, créée ce 7 mai 2003. Les chanteurs et le chef restent, eux, les mêmes. Ils ont aussi enregistré l'oeuvre chez Farao.

Si l'opéra de Munich avait une réputation de grand conservatisme, celle-ci a été balayée par l'arrivée de Sir Peter Jonas en provenance de l'ENO (English National Opera) en 1993. C'est aussi à l'ENO que David Alden a acquis ses galons de metteur en scène iconoclaste. Le public munichois, qui s'habille toujours plus strictement que le public parisien, ne semble par contre pas manifester une hostilité aussi systématique aux mises en scène provocantes. Quelques vagues huées à la fin de l'acte II de la Walkyrie, aucune pour Siegfried, manifestemment déjà digéré depuis sa création en novembre 2002.

Et pourtant, il y a de quoi frémir! Après que l'on s'est projeté pendant l'ouverture son cinéma personnel à base de forêts profondes, de huttes et de clairières, le rideau s'ouvre sur un appartement populaire défraîchi, démesurément étiré aux dimensions du plateau. La tapisserie à fleurs est omniprésente, elle couvre même le trou du souffleur! Quant à Siegmund, il fait son entrée en se glissant entre le cadre de scène et la cloison, avant de ramper vers le frigo rose, où Sieglinde trouvera bien sûr de quoi le désaltérer!

On pourrait reprocher à la mise en scène de David Alden d'être faite de bric et de broc, sans unité. Comme ce sera le cas dans Siegfried, chaque acte est l'occasion d'une ambiance nouvelle, les personnages traversant l'oeuvre étant le seul fil conducteur. David Alden peut ainsi trouver des effets ponctuellement efficaces, mais au détriment d'une logique d'ensemble qui ne peut plus être que celle de l'ironie et du kitsch. C'est une gageure pour les chanteurs, car David Alden leur demande apparemment de jouer les sentiments du livret tout en le décalant totalement par les décors, les costumes et l'action scénique. Si l'on ne s'attache qu'aux expressions des visages et des voix, au jeu "microscopique" des chanteurs, on peut même avoir l'illusion d'assister à une représentation traditionnelle. Est-ce parce que les chanteurs wagnériens sont de tels "monstres sacrés" qu'on ne peut pas leur demander, en plus de leurs prouesses vocales, de jouer autre chose que ce dont ils ont l'habitude? Ou bien ce feuilletage de degrés de lecture est-il voulu par David Alden? Cela lui permet en tout cas de ne pas contredire la musique et le livret, de ne pas lutter contre mais d'apporter juste un niveau de représentation et de commentaire supplémentaire. Gabrielle Schnaut joue d'ailleurs à merveille le personnage de "Walkyrie de cabaret" qui lui est assigné.

Le couple Waltraud Meier / Peter Seiffert est vocalement très solide, après une mise en voix un peu laborieuse pour chacun des deux. Waltraut Meier inquiète d'abord avec des sons ouverts, un timbre vieilli, chevrotant et nasal, un léger "grelot" et des irrégularités, mais elle a simplement besoin de se mettre en train. Sa voix s'épanouit pour répondre au magnifique "Winterstürme" de Seiffert. Elle retrouve alors ligne, puissance et rondeur dans l'engagement de ses longues phrases lyriques et le couple déchaîne à juste titre l'enthousiasme du public à la fin de l'acte.
Après de nombreuses (et fabuleuses) Kundry, Waltraut Meier est naturellement une Sieglinde plus intense que fraîche et pure. Cela l'équilibre bien avec Seiffert, qui n'est pas non plus un Lohengrin éthéré.
Peter Seiffert force un peu au début, un peu trop bas, trop brut, trop direct, mais se rattrape très vite. Son physique lui fait aussi un peu spontanément casser la nuque. Dès que sa colonne vertébrale s'aligne et que son corps s'ouvre, sa voix prend un tout autre rayonnement.
Kurt Rydl est impressionnant vocalement dès son entrée et le reste jusqu'à la fin, aussi carré que son personnage.

Que dire de plus sur la mise en scène? Un fil conducteur, que l'on retrouve dans Siegfried, consiste à montrer sur scène les rapports érotiques (ou les obsessions sexuelles) qui ne sont habituellement qu'entre les lignes, dans les inflexions musicales, hors-champ ou entre les scènes. Ce sera particulièrement le cas avec Wotan, que sa transformation en Voyageur ne dépouillera pas de sa libido. C'est ici le cas entre Hunding et Sieglinde, dont l'étreinte-viol occupe l'interlude musical pendant lequel Sieglinde prépare habituellement la "boisson nocturne" (Nachttrank) de son mari.
Hunding est bien sûr le mari qui met les pieds sur la table et ouvre son journal. Quand Sieglinde lui donne à boire, ce verre semble déjà contenir le somnifère, ce qui fonctionne scéniquement, les paroles suivantes de Hunding avant sa sortie étant prononcées après qu'il s'est d'abord assoupi, comme si le somnifère commençait son effet mais ne suffisait pas encore.
Pour prendre l'épée, Siegmund casse une vitrine avec une chaise en skaï bleu pétrole et tubes d'acier... Le chromo suspendu au mur (une chute d'eau!) bascule, Siegmund déchire le papier peint, les parpaings tombent et une brèche s'ouvre...

L'acte II montre Brünnhilde en meneuse de revue de cabaret, en queue de pie rouge, chapeau haut de forme et fouet. Des soldats grisâtres, sortes de revenants de la première guerre mondiale, se traînent par terre... On les verra repasser de temps en temps, avec ou sans masques à gaz, et ils représentent peut-être l'élément le plus douteux de la mise en scène, avec le personnage à la tête harnachée comme un cheval qui joue inutilement l'acteur-spectateur-mime-déplaceur de chaises que les metteurs en scène venus du théâtre éprouvent souvent le besoin d'introduire pour meubler le vide qu'ils éprouvent à l'écoute d'une musique qu'ils ne ressentent pas.

Fricka est une caricature de bourgeoise en tailleur Chanel, sac à main à chaînette en or, renard et permanente, comme une image de plus dans la galerie des fantasmes féminins de Wotan, dont le défilé se poursuivra dans Siegfried.
Vocalement, Marjana Lipovsek campe une Fricka dure avec son émission acide et sa diction parfois exotique qui mélange les "s", "sch" et "ch". Elle arrive à relier très étrangement cette voix perçante de l'aigu directement avec la voix de poitrine.

John Tomlinson est vocalement et dramatiquement parfait - mais le monologue explicatif de Wotan est quand même trop long!
Il est le seul à assouplir son phrasé à ce point pour coller aux paroles et améliorer encore le legato. En fait, il chante Wotan comme s'il avait écrit le rôle lui-même au lieu de l'avoir appris! C'est ce même genre de recréation dramatique qui faisait le génie de Gabriel Bacquier, tel qu'on peut l'entendre dans son enregistrement du rôle de Golaud dirigé par Serge Baudo, et qui ici confère une belle humanité et une forte présence à Wotan.

Gabrielle Schnaut possède et chante toutes les nuances vocales de son rôle. On rêve à ce qu'elle pourrait accomplir avec une plus grande complicité du chef. Certes, elle a les moyens vocaux de dominer l'orchestre en restant forte de bout en bout, mais ce n'est pas le but du jeu!

La scène la plus délirante de cette première journée de la Tétralogie est celle des Walkyries à l'acte III, malgré une chevauchée orchestralement un peu dispersée. Les Walkyries, habillées en soldates, tapent à la machine et scrutent le ciel avec des jumelles dans un grand bureau grisâtre en béton. Au fond tourne un grand ventilateur. Les poilus déjà mentionnés marchent sur le sommet du mur du bureau (qui n'a pas de plafond) et y laissent tomber de temps en temps une valise en carton ou un cadavre. Puis une walkyrie tient quatre poilus en laisse, tandis qu'une autre les abat - là, ça devient un peu gratuit?
Debout sur des tables, les walkyries font ensuite des signaux aéronautiques avec des torches rouges avant de s'habiller en infirmières de la Croix-Rouge, ce qui peut évoquer leur rôle dans le livret, qui est d'amener au Walhalla les âmes des héros morts au combat, afin de constituer une armée pour lutter contre les Nibelungen. Ce faisant, elles chantent à merveille! L'arrivée de Brünnhilde est très réussie scéniquement comme vocalement.

John Tomlinson touche au sublime dans son adieu à Brünnhilde, bouleversant d'intensité et de justesse émotionnelle. Il est facile alors pour l'orchestre de poursuivre sur cette lancée et d'amener le public munichois au bord du délire lors du rideau final!

Alain Zürcher

 
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