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Écoutes de Spectacles

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**** Die Entführung aus dem Serail Aix-en-Provence F Grand Saint-Jean 09/07/2003

 
Marc Minkowski (dm)
Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff (ms)
Miquel Barcelò (d)
Macha Makeïeff (c)
Dominique Bruguière, Thierry Fratissier (l)
Selim Bassa  :  Shahrokh Moshkim-Ghalam
Konstanze  :  Madeline Bender
Blonde  :  Magali Léger
Belmonte  :  Matthias Klink
Pedrillo  :  Loïc Félix
Osmin  :  Wojtek Smilek
Comédiens  :  Jean-Marc Bihour
Robert Horn-Wilson
Hervé Lassïnce
Patrice Thibaud
Luc Tremblais
L'enfant  :  Félix Deschamps

photo Élisabeth Carecchio

Première et dernière représentation à la fois pour cet Enlèvement, miraculé des grèves des intermittents du spectacle de cet été. Donné au lendemain d'une journée de grève venant à la suite de la journée d'ouverture du festival déjà repoussée de trois jours, cette soirée s'est idylliquement déroulée au Grand Saint-Jean pendant que quelques dizaines de manifestants extrémistes perturbaient bruyamment la représentation de la Traviata au Théâtre de l'Archevêché. Le lendemain, Stéphane Lissner devait décider l'annulation du festival plutôt que de tenter de faire respecter l'ordre public et la décision des intermittents du festival de jouer, sans parler des artistes non intermittents ou étrangers ni du public qui avait déjà fait le voyage, en avait déjà engagé les frais ou s'était du moins déjà fait une joie de ces vacances culturelles aixoises.

Le jour suivant, la représentation de Wozzeck du 11 juillet aura encore lieu comme prévu, mais à huis-clos, après reprise des billets des spectateurs payants et des invités, afin apparemment que ce spectacle connaisse quand même sa première. Cette formule originale semble ne pas avoir déplu à la CGT, ce qui ouvre des perspectives intéressantes pour l'avenir du festival : en se débarrassant définitivement d'un public obscènement aisé, qui semble accorder plus d'importance à son propre plaisir (voire à la musique!) qu'à la noble lutte de travailleuses et travailleurs méritants et exploités, Aix pourrait enfin révéler sa véritable vocation populaire longtemps contrariée, en devenant un festival d'art lyrique par les intermittents pour les intermittents. Comme tant d'autres administrations qui fonctionneraient tellement mieux si elles n'avaient pas d'administrés, de services publics où il ferait bon vivre si seulement on pouvait compter sans les usagers, le festival d'Aix échapperait ainsi enfin au mercantilisme qui corrompt les vraies valeurs humaines et sociales. Il indiquerait certainement la voie du salut pour d'autres manifestations qui, comme les Chorégies d'Orange, non contentes de se tenir dans des villes d'extrême-droite, osent tirer jusqu'à 80% de leurs ressources du vil argent de spectateurs repus et complaisants, au lieu de s'en tenir à la pure manne publique, seule vierge de compromissions, gage d'honnêteté intellectuelle, de probité artistique et de reconductibilité éternelle.

Ce soir-là au Grand Saint-Jean, on a donc failli croire au plaisir d'un festival d'été, du plein-air, des cigales, du cadre à la fois ancien et bucolique, de la nuit étoilée, bref à cette atmosphère si particulière des festivals d'été provençaux, qui ont attiré depuis leur création des dizaines de milliers de spectateurs naïfs. Sera-t-on plus assuré de son plaisir en Italie l'an prochain, ou bien faudra-t-il aller chercher plus au nord, en Angleterre, en Allemagne ou en Finlande, un peu de bonheur estival et musical?

Peut-être certaines faiblesses des chanteurs solistes témoignaient-elles du stress éprouvé ces derniers jours, angoisse de chanter ou de ne pas chanter autant que, peut-être, interrogations sur leur propre avenir? Si ce dernier n'est pas totalement assuré, la responsabilité semble en incomber davantage à la technique vocale de ces chanteurs qu'au complément de revenu plus ou moins généreux apporté par un régime de chômage spécifique.
Dans un spectacle réussi, les faiblesses individuelles ne se remarquent cependant qu'en second lieu, dans la seule déception de ne pas vivre la perfection mais seulement un très bon travail de troupe, un formidable moment de théâtre.

Dans cette oeuvre de Mozart, du fait peut-être de son appellation et de sa structure de Singspiel, le théâtre est souvent entré par la mauvaise porte : traduction des dialogues en français, rôle du Pacha Selim transformé en narrateur reliant des airs extraits de leur trame narrative sous prétexte de meilleure compréhension par un public infantilisé, voire doublure des chanteurs par d'inutiles comédiens et danseurs. Rien de tel ici : les chanteurs chantent et jouent pleinement leurs rôles, tandis que des comédiens jouent les leurs, ajoutés certes au livret et parfois même à la partition musicale, mais totalement dans son esprit.
Désopilants, ces sbires qui se déguisent pour espionner les occidentaux, bougent au rythme de la musique, la ponctue de leurs exclamations ou dansent ses "turqueries"! Réussite que ces comédiens à l'ancienne qui s'investissent totalement dans des "types" humains sans prétendre à la moindre individualité narcissique. Et c'est encore plus amusant quand un de ces "types" semble être une caricature physique de Marc Minkowski lui-même, tout en se comportant comme son contraire bête et méchant!

Du bon et vrai théâtre donc, dans de beaux décors qui ont deux composantes : des toiles peintes en fond de scène pour la poésie, une tour-cheminée en colimaçon prolongée par un mur pour le jeu, auquel elle offre des possibilités simples et efficaces : passages de comédiens derrière le mur ne laissant voir que des têtes ou des accessoires, passage de Pedrillo par-dessus le mur, fumée s'échappant par divers orifices de la cheminée, porte en bas de celle-ci pour entrer et sortir, tour pour y emprisonner les belles, terrasse pour y déployer une sentinelle idiote, bruitage de chute dans l'escalier etc.
Les bruitages vocaux sont d'ailleurs magistralement utilisés : c'est par eux que les sous-fifres ponctuent le chant des solistes, de même qu'ils ponctuent leur action de leurs grotesques interventions.

Selim déclame de la poésie persane galante et danse comme un derviche tourneur. Des musiciens de l'orchestre, encore plus grimés et costumés que les autres, jouent les musiciens de scène au-delà de la partition mais en parfait prolongement de celle-ci.

L'orchestre est enthousiaste, hétéroclite car constitué de jeunes musiciens de toutes nationalités, mais le son d'ensemble a une belle homogénéité quand il le faut, grâce aussi à la fosse en dur construite cette année... et à la direction alerte et attentive de Marc Minkowski.

Les chanteurs aussi bénéficient de la construction d'une véritable cour en panneaux de bois, qui entoure des gradins disposés en éventail, comme du talent théâtral de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff, qui en rajoutent dans les passages comiques mais laissent s'épanouir les passages "tristes" comme le "Traurigkeit" de Konstanze.
Dès lors, si ces chanteurs solistes constituent un peu le maillon faible du spectacle, ils n'ont à s'en prendre qu'à eux-mêmes. Dans la plupart des cas, une plus grande maturité vocale y remédiera!

Les accents allemands de chacun sont très différents, exotique pour Shahrokh Moshkim-Ghalam, français pour les deux chanteurs... français, mais cela n'est pas très gênant, s'ajoutant simplement à l'exagération des "types" voulus par Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff.

Wojtek Smilek, chanteur le plus expérimenté sans doute de cette distribution, sonne bien et est crédible dans son rôle, dont il gomme juste les excès traditionnels de certains interprètes. Seule l'agilité (d'autant plus difficile en allemand!) lui échappe encore, mais il se laisse gentiment pousser par l'orchestre en sautant une syllabe ici et là.

La voix de Mathias Klink n'est pas tout-à-fait libérée et semble souvent émise de la gorge, soit que des obstacles comme la langue nuisent à la liberté de l'émission, soit que le soutien respiratoire ne soit pas constant.
Certains passages sont forcés dans le nez ("Wenn die Tränen"), des médiums sont un peu engorgés avant un passage dans une voix mixte brusquement légère pour les aigus finaux de son premier air... Sans doute pourrait-il mieux "mixer" plus tôt et plus progressivement. À plusieurs reprises, il dégage mieux sa voix, souvent en duo (celui de la fuite avec Konstanze, ou après l'annonce de son supplice). Des défauts anciens resteraient-ils plus attachés à des airs chantés plus tôt dans ses études que les ensembles? Ou bien prendrait-il ses airs trop au sérieux, les engorgeant dès lors un peu, contrairement à ses interventions vocales moins solistes, qui sonnent plus naturelles? Il a parfois la (belle) voix de son rôle et doit seulement apprendre à reconnaître et retrouver les sensations de ces moments réussis.

Madeline Bender est aussi très inégale. Calamiteuse au départ, avec des sons droits et détimbrés émis en "soufflets" sans legato, sa voix ne peut passer que dans les "creux" de l'orchestre, heureusement nombreux car Mozart semble avoir anticipé ces faiblesses, à moins que ce ne soit Minkowski qui les compense intelligemment en temps réel.
Même si Madeline Bender est meilleure ensuite dans son "Traurigkeit", peut-être simplement parce que moins nouée par le trac, sa voix reste fondamentalement légère pour une Konstanze et ne la différencie pas assez de Blonde. Ses ouvertures buccales trop latérales et tirées en arrière contribuent à cette couleur claire et à l'irrégularité de la ligne vocale.
Son "Martern" n'est quand même pas très juste mais manifeste une bonne connexion avec la voix de poitrine et un bon potentiel, dont on espère l'épanouissement prochain.

Magali Léger a il est vrai une émission encore plus légère et inégale que celle de Madeline Bender mais cela, loin d'en faire un "couple" féminin plus complémentaire, met seulement davantage en valeur la faiblesse des deux chanteuses.
Plus qu'un manque d'aisance ou de maturité, on peut pointer chez Magali Léger des déficiences techniques qui devront être corrigées. À l'écoute de son formidable prix de chant du Conservatoire de Paris, dont elle avait été la révélation cette année-là, n'importe quel chef doué d'une bonne "oreille vocale" l'aurait engagée pour Blonde les yeux fermés - et les ouvrir ne gâchait rien, bien au contraire!
Ces promesses n'ont hélas pas été tenues ce soir. Magali Léger semble avoir été particulièrement victime de l'alternance parlé/chanté. Est-il judicieux de poitriner avec la vulgarité et la rudesse d'une poissonnière, quand on doit enchaîner sur un chant de tête que l'on souhaite certes affirmé mais en aucun cas crié? Sa conception même de l'allemand parlé, qu'elle semble avoir travaillé en écoutant les SS de "La Grande Vadrouille", amplifie ces défauts. La langue parlée aussi doit avoir sa musicalité, son soutien, son legato.
Cause ou conséquence, le visage même de Magali Léger s'est beaucoup durci depuis son prix. Elle a toujours été menue, mais sans cette raideur abdominale de ce soir.
On constate donc de nombreuses duretés dans une émission globalement bien trop criarde, et des aigus à la fois trop ouverts phonétiquement et retenus par une détente insuffisante de la mâchoire.
Peut-être aussi se laisse-t-elle emporter par une certaine idée de son personnage. Peut-être l'option "garce minaudante" (voire nymphomane comme récemment Patricia Petibon) lui aurait-elle mieux convenu que l'option "hystérique" qu'elle développe. Dans son duo avec Osmin par exemple, elle perd son legato en s'excitant. Là aussi, elle rudoie trop sa voix en poitrine pour garder souplesse et rondeur dans l'aigu.
Certes, les aigus de Blonde peuvent ou doivent être moins ronds que ceux de Konstanze, et vouloir bannir toute émission en poitrine de ce rôle serait tout aussi dommageable, mais Magali Léger ne doit pas se laisser emporter par des accès de tempérament assez superficiels, qui font perdre toute consistance à sa voix.

Loïc Félix est un excellent acteur, formidable de naturel. Malgré son accent français, ses dialogues sont bien émis. Même un ténor léger devrait cependant couvrir un peu ses aigus ou les émettre de manière plus "mixte".
Son deuxième air tente des effets intéressants, avec des nuances exagérées répondant à la mise en scène, mais le chant le plus piano doit être d'autant plus soutenu.

La "salle" était étrangement quasi-comble, pour un spectacle dont la tenue n'a été confirmée qu'en début d'après-midi. Pas vraiment délirant pour les chanteurs, le public a plébiscité les musiciens et leur chef ainsi que, fait rare et d'autant plus remarquable, les metteurs en scène!
Il devrait être possible de voir à Lausanne et à Rouen ce spectacle déjà donné en juin à Baden-Baden, dans un cadre sans doute moins féérique mais sans être pris en otage comme cet été à Aix. Et après tout, l'Opéra de Paris et la SNCF survivent toujours à leurs grèves fréquentes, retrouvant chaque fois la confiance d'une clientèle nombreuse. Le festival d'Aix fera peut-être de même?

Alain Zürcher

 
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