Écoutes de Spectacles |
|
|||
|
|
Die Entführung aus dem Serail | Aix-en-Provence F | Grand Saint-Jean | 09/07/2003 |
|
|
|||||||||||||||||||||||||
|
Marc Minkowski (dm) Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff (ms) Miquel Barcelò (d) Macha Makeïeff (c) Dominique Bruguière, Thierry Fratissier (l) |
|
||||||||||||||||||||||||
|
|
|||||||||||||||||||||||||
![]() photo Élisabeth Carecchio Première et dernière représentation à la fois pour cet Enlèvement, miraculé des grèves des intermittents du spectacle de cet été. Donné au lendemain d'une journée de grève venant à la suite de la journée d'ouverture du festival déjà repoussée de trois jours, cette soirée s'est idylliquement déroulée au Grand Saint-Jean pendant que quelques dizaines de manifestants extrémistes perturbaient bruyamment la représentation de la Traviata au Théâtre de l'Archevêché. Le lendemain, Stéphane Lissner devait décider l'annulation du festival plutôt que de tenter de faire respecter l'ordre public et la décision des intermittents du festival de jouer, sans parler des artistes non intermittents ou étrangers ni du public qui avait déjà fait le voyage, en avait déjà engagé les frais ou s'était du moins déjà fait une joie de ces vacances culturelles aixoises. Le jour suivant, la représentation de Wozzeck du 11 juillet aura encore lieu comme prévu, mais à huis-clos, après reprise des billets des spectateurs payants et des invités, afin apparemment que ce spectacle connaisse quand même sa première. Cette formule originale semble ne pas avoir déplu à la CGT, ce qui ouvre des perspectives intéressantes pour l'avenir du festival : en se débarrassant définitivement d'un public obscènement aisé, qui semble accorder plus d'importance à son propre plaisir (voire à la musique!) qu'à la noble lutte de travailleuses et travailleurs méritants et exploités, Aix pourrait enfin révéler sa véritable vocation populaire longtemps contrariée, en devenant un festival d'art lyrique par les intermittents pour les intermittents. Comme tant d'autres administrations qui fonctionneraient tellement mieux si elles n'avaient pas d'administrés, de services publics où il ferait bon vivre si seulement on pouvait compter sans les usagers, le festival d'Aix échapperait ainsi enfin au mercantilisme qui corrompt les vraies valeurs humaines et sociales. Il indiquerait certainement la voie du salut pour d'autres manifestations qui, comme les Chorégies d'Orange, non contentes de se tenir dans des villes d'extrême-droite, osent tirer jusqu'à 80% de leurs ressources du vil argent de spectateurs repus et complaisants, au lieu de s'en tenir à la pure manne publique, seule vierge de compromissions, gage d'honnêteté intellectuelle, de probité artistique et de reconductibilité éternelle. Ce soir-là au Grand Saint-Jean, on a donc failli croire au plaisir d'un festival d'été, du plein-air, des cigales, du cadre à la fois ancien et bucolique, de la nuit étoilée, bref à cette atmosphère si particulière des festivals d'été provençaux, qui ont attiré depuis leur création des dizaines de milliers de spectateurs naïfs. Sera-t-on plus assuré de son plaisir en Italie l'an prochain, ou bien faudra-t-il aller chercher plus au nord, en Angleterre, en Allemagne ou en Finlande, un peu de bonheur estival et musical? Peut-être certaines faiblesses des chanteurs solistes témoignaient-elles du stress éprouvé ces derniers jours, angoisse de chanter ou de ne pas chanter autant que, peut-être, interrogations sur leur propre avenir? Si ce dernier n'est pas totalement assuré, la responsabilité semble en incomber davantage à la technique vocale de ces chanteurs qu'au complément de revenu plus ou moins généreux apporté par un régime de chômage spécifique. Dans cette oeuvre de Mozart, du fait peut-être de son appellation et de sa structure de Singspiel, le théâtre est souvent entré par la mauvaise porte : traduction des dialogues en français, rôle du Pacha Selim transformé en narrateur reliant des airs extraits de leur trame narrative sous prétexte de meilleure compréhension par un public infantilisé, voire doublure des chanteurs par d'inutiles comédiens et danseurs. Rien de tel ici : les chanteurs chantent et jouent pleinement leurs rôles, tandis que des comédiens jouent les leurs, ajoutés certes au livret et parfois même à la partition musicale, mais totalement dans son esprit. Du bon et vrai théâtre donc, dans de beaux décors qui ont deux composantes : des toiles peintes en fond de scène pour la poésie, une tour-cheminée en colimaçon prolongée par un mur pour le jeu, auquel elle offre des possibilités simples et efficaces : passages de comédiens derrière le mur ne laissant voir que des têtes ou des accessoires, passage de Pedrillo par-dessus le mur, fumée s'échappant par divers orifices de la cheminée, porte en bas de celle-ci pour entrer et sortir, tour pour y emprisonner les belles, terrasse pour y déployer une sentinelle idiote, bruitage de chute dans l'escalier etc. Selim déclame de la poésie persane galante et danse comme un derviche tourneur. Des musiciens de l'orchestre, encore plus grimés et costumés que les autres, jouent les musiciens de scène au-delà de la partition mais en parfait prolongement de celle-ci. L'orchestre est enthousiaste, hétéroclite car constitué de jeunes musiciens de toutes nationalités, mais le son d'ensemble a une belle homogénéité quand il le faut, grâce aussi à la fosse en dur construite cette année... et à la direction alerte et attentive de Marc Minkowski. Les chanteurs aussi bénéficient de la construction d'une véritable cour en panneaux de bois, qui entoure des gradins disposés en éventail, comme du talent théâtral de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff, qui en rajoutent dans les passages comiques mais laissent s'épanouir les passages "tristes" comme le "Traurigkeit" de Konstanze. Les accents allemands de chacun sont très différents, exotique pour Shahrokh Moshkim-Ghalam, français pour les deux chanteurs... français, mais cela n'est pas très gênant, s'ajoutant simplement à l'exagération des "types" voulus par Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff. Wojtek Smilek, chanteur le plus expérimenté sans doute de cette distribution, sonne bien et est crédible dans son rôle, dont il gomme juste les excès traditionnels de certains interprètes. Seule l'agilité (d'autant plus difficile en allemand!) lui échappe encore, mais il se laisse gentiment pousser par l'orchestre en sautant une syllabe ici et là. La voix de Mathias Klink n'est pas tout-à-fait libérée et semble souvent émise de la gorge, soit que des obstacles comme la langue nuisent à la liberté de l'émission, soit que le soutien respiratoire ne soit pas constant. Madeline Bender est aussi très inégale. Calamiteuse au départ, avec des sons droits et détimbrés émis en "soufflets" sans legato, sa voix ne peut passer que dans les "creux" de l'orchestre, heureusement nombreux car Mozart semble avoir anticipé ces faiblesses, à moins que ce ne soit Minkowski qui les compense intelligemment en temps réel. Magali Léger a il est vrai une émission encore plus légère et inégale que celle de Madeline Bender mais cela, loin d'en faire un "couple" féminin plus complémentaire, met seulement davantage en valeur la faiblesse des deux chanteuses. Loïc Félix est un excellent acteur, formidable de naturel. Malgré son accent français, ses dialogues sont bien émis. Même un ténor léger devrait cependant couvrir un peu ses aigus ou les émettre de manière plus "mixte". La "salle" était étrangement quasi-comble, pour un spectacle dont la tenue n'a été confirmée qu'en début d'après-midi. Pas vraiment délirant pour les chanteurs, le public a plébiscité les musiciens et leur chef ainsi que, fait rare et d'autant plus remarquable, les metteurs en scène! |
| contact |