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***½ Serse Paris Théâtre des Champs-Élysées 17/11/2003

 
William Christie (dm)
Gilbert Deflo (ms)
William Orlandi (dc)
Jean-Pascal Pracht (l)
Serse  :  Anne Sofie von Otter
Arsamene  :  Lawrence Zazzo
Amastre  :  Sylvia Tro Santafé
Ariodate  :  Giovanni Furlanetto
Romilda  :  Elizabeth Norberg-Schulz
Atalanta  :  Sandrine Piau
Elviro  :  Antonio Abete

photo © Alvaro Yañez

Serse n'est sans doute pas l'opéra le plus passionnant de Haendel ni William Christie le chef le plus excitant, mais ces limites étant posées, le Théâtre des Champs-Élysées présente une très belle production de cet ouvrage. Le plus exceptionnel est peut-être que Gilbert Deflo ait exactement traduit les intentions qu'il affiche dans le programme, et que ces intentions paraissent sensées et en rapport avec la partition.

La beauté des décors de William Orlandi et des lumières de Jean-Pascal Pracht frappe dès le lever de rideau et ne se dément pas jusqu'à la fin. Pastel, nacre, or et gris perle colorent un décor de "persaneries" qui ne tombent jamais dans le kitsch mais offrent aussi des espaces de jeu intéressants qui nous changent des sempiternels escaliers ne menant nulle part : balcon couvert surmontant la porte d'une ville, pavillon où les deux soeurs fument le narguilé, enfilade de panneaux figurant une rue... Dans cette Perse de rêve évoluent des personnages chatoyants aux gestes stylisés semblant sortis des estampes du musée de Topkapi. Les couleurs du décor s'harmonisent d'ailleurs étonnamment bien avec celles de la salle, même si ce spectacle a aussi dû être conçu pour le théâtre de Caen où il sera repris les 5 et 7 décembre.

Il n'en reste pas moins que le premier acte, traditionnel acte d'exposition, fait trouver cette beauté un peu gratuite, ou intéressée seulement à nous donner le change face au manque d'intérêt dramatique de la partition. Même acoustiquement, l'orchestre et les solistes sonnent un peu cotonneux, peu concernés. Heureusement, les deux actes suivants présentent à la fois une action plus contrastée et une interprétation plus engagée.

Le lieu et l'oeuvre font de la distribution choisie un sans-faute, même si on pourrait imaginer une voix plus corsée que celle d'Elizabeth Norberg-Schulz dans le rôle de Romilda.
Sandrine Piau fait, elle, apprécier la légèreté de sa voix en interpolant quelques notes aiguës qui la mettent judicieusement en valeur.

Cette interprétation est désormais disponible en disque chez Virgin Classics.

Après un début au vibrato un peu lent le temps de se chauffer, la voix d'Anne Sofie von Otter est ici mieux timbrée que souvent, peut-être grâce au déploiement de ses mouvements très personnels, ici encore plus librement que d'habitude. Cette chorégraphie lui donne parfois des airs étranges, ni masculins ni féminins, entre l'albatros ou le cygne de ballet et le travesti de cabaret. Mais elle lui permet aussi, notamment dans son superbe air de fureur du troisième acte "Crude furie", un excellent ancrage au sol et un centrage autour de son bassin qui offre à sa voix la connexion profonde que sa grande taille peut lui rendre parfois problématique.

Lawrence Zazzo impose une voix d'une homogénéité et d'une puissance remarquables, qui n'excluent pas l'expressivité. On est heureux de trouver en lui une excellente alternative à un David Daniels aux aigus peut-être plus étendus mais aux médiums moins pleins. Après ses beaux airs élégiaque puis vaillant du second acte, son magnifique air "Amor tiranno" du troisième acte fait même sortir un peu l'orchestre de sa réserve!
Les attaques de cet orchestre ne sont hélas jamais très vigoureuses ni ses silences très abrupts ni ses tempi très vifs. On se prend parfois à imaginer ce que Jean-Christophe Spinosi ferait de cette musique...

Antonio Abete joue remarquablement la comédie dans son rôle bouffe, auquel il prête tant sa voix parfaitement timbrée de baryton que le fausset de son travestissement désopilant en marchande de fleurs. La scène "maritime" de son ode à Bacchus est particulièrement réussie, dans un étrange mélange entre beauté des lumières et trivialité des paroles.

Ariodate, affublé d'immenses moustaches et sourcils roux, est aussi tiré vers la commedia dell'arte. Serse se distingue en effet par son mélange des genres, rare chez Haendel et déjà un peu anachronique à son époque. Les interventions de ces personnages comiques sont bienvenues pour animer un opéra que sa seule veine héroïque ne suffit pas à nourrir. Le "tube" de Serse, "Ombra mai fu", en passe presque inaperçu, arrivant par surprise juste après l'ouverture et suivi directement par l'entrée bouffe d'Elviro en serviteur très "leporellesque" d'Arsamene. Ce contraste a certes le mérite de souligner le ridicule parodique de cette "déclaration d'amour à un platane", selon l'expression de Dominique Druhen dans le programme!
Tout affublé de postiches qu'il soit, Giovanni Furlanetto chante superbement le bel air "Del ciel d'amore", dans ce troisième acte décidément beaucoup plus riche que le premier.

À la mezzo Silvia Tro Santafé revient l'honneur d'éveiller l'attention du public en offrant lors de son entrée le premier timbre vraiment corsé de la soirée. Elle utilise ses résonateurs de manière efficace et équilibrée, présentant à la fois une embouchure bien concentrée, une bonne accroche dans le masque et une bonne ouverture de la gorge sur un soutien de souffle stable qui lui permet legato, homogénéité et sincérité.
La mise en scène souligne judicieusement le caractère presque caricaturalement serio de son personnage, en la faisant par exemple sortir de scène l'épée tendue devant elle.
Au second acte, ce sont les personnages sérieux de Serse et son frère qui font l'objet d'une amusante mise en scène : Arsamene arrive avec une pierre attachée au cou pour se jeter à l'eau, la donne au roi quand celui-ci l'en dissuade, puis veut lui passer la corde au cou quand il comprend que Serse veut toujours épouser Romilda.

Après les représentations du théâtre des Champs-Élysées, où il sera certainement plus excitant au moins lors de sa dernière le mardi 25 novembre, et avant celles de Caen les 5 et 7 décembre, Serse sera donné en version de concert à Londres le 28 novembre et diffusé sur France-Musiques le samedi 6 décembre à 19h30, avant de faire l'objet d'une publication discographique chez Virgin Classics.

Alain Zürcher

 
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