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Écoutes de Spectacles

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**½ La Traviata Aix-en-Provence F Archevêché 11/07/2004

 
Daniel Harding (dm)
Peter Mussbach (ms)
Erich Wonder (d)
Andrea Schmidt-Futterer (c)
Franz-Peter David (l)
Anna Henkel-Donnersmark, Stefan Runge (v)
Violetta Valéry  :  Anna Samuil
Flora Bervoix  :  Marina Prudenskaja
Annina  :  Geneviève Kaemmerlen
Alfredo Germont  :  Andrew Richards
Giorgio Germont  :  Zeljko Lucic
Gastone  :  Olivier Hernandez
Barone Douphol  :  Enrico Marabelli
Marchese d’Obigny  :  Jozsef Dene
Dottor Grenvil  :  Janne Sundqvist


photo © Elisabeth Carecchio -
Festival d'Aix-en-Provence

Le critique bienveillant a beau s'en vouloir d'utiliser désormais le mot Regietheater comme la pire des insultes ou de stigmatiser la terre allemande en tant que patrie de metteurs en scène plus lugubres les uns que les autres, il doit bien se résigner à ressortir une fois de plus ses formules lapidaires et éculées. Peter Mussbach nous offre en effet une caricature de ces détournements qui n'ont même pas l'excuse de la drôlerie ou de la beauté.
Dès l'ouverture, la pluie tombe en projection vidéo sur un écran noir qui isole complètement du public le plateau et la fosse. Elle ne s'arrêtera pas. On comprend peu à peu que cet écran est un pare-brise, dont il adopte même la courbure, et que le grand balancier qui balaie régulièrement la scène est un essuie-glace. Les projections vidéo en boucle de routes et tunnels nous mettent au volant d'une automobile (tournant en rond?), d'où nous observerions cette Traviata. Le cadre est ainsi un avatar de plus de l'univers du David Lynch de Lost Highway et de Mulholland Drive. Violetta est une Marilyn qui ne quitte pas sa robe blanche. Les hommes sont tous de noir vêtus, quelconques et lugubres. La fête initiale est sordide. L'écran qui enveloppe musiciens et chanteurs est noir. Pas une lueur d'espoir à l'horizon! La trame même de l'écran donne l'impression de regarder un film plutôt que d'assister à un opéra.

Sur cette "scénographie" se greffent à la fois une bonne direction d'acteurs dans les scènes intimistes, à l'exemple de celle entre Violetta et Germont, et quelques incongruités comme de faire rester Violetta en scène debout sur une chaise quand elle devrait être partie pour Paris, puis de la faire tomber à terre et enfin se relever pour rejoindre directement la fête de Flora qui a pris place entretemps sur le plateau. Violetta s'effondre d'ailleurs à répétition sur la scène.

La qualité du jeu et du chant de la plupart des protagonistes est heureusement suffisamment intense pour que l'on finisse par oublier l'écran, le pare-brise, la pluie et l'essuie-glace, pour enfin parvenir à entrer dans l'oeuvre et les émotions qu'elle porte. Aucun autre décor : un rideau, une chaise... La force de cette production est de parvenir à traduire le drame dans ce dépouillement, malgré le parasitage radical du champ visuel introduit par tout ce fatras automobile.

Anna Samuil s'affirme progressivement au fil de la représentation. Elle semble d'abord avoir trop écouté Callas, cherchant une couleur sombrée, pleine et séduisante mais dangereuse. Si ses sons flottés et ses piani sont superbes, elle déraille fréquemment dès qu'elle force ses aigus. La voix, brillante et généreuse, bouge d'abord un peu avant de se stabiliser. Son récit et son "Addio del passato" sont alors splendides. En cette fin de rôle, elle ne force plus du tout et se permet un superbe crescendo sur le "ni" de "fini".

Andrew Richards est une étrange caricature de macho, qui ne sait chanter qu'en force, bien campé sur ses deux jambes, sans aucune sensibilité ni sensualité, aucune notion de nuance, de finesse ou de style, aucun rayonnement vocal ni charisme. Il relève d'une école à la Corelli plutôt qu'à la Bergonzi, une école mal assimilée de la "patate chaude" et du "volcan". Physiquement comme phonétiquement, ses aigus sont trop ouverts. Sa mâchoire est en permanence très abaissée. Sa justesse est souvent approximative. Sa diction est pâteuse et grossie. La scène de la fête chez Flora lui réussit mieux : il est en effet à son aise dans la vaillance et l'emportement, surtout s'il n'a pas d'aigus solistes à assurer.

Zeljko Lucic paraît d'abord caricatural lui aussi, avec sa voix sonore qui ne cache pas son âge. Il se révèle cependant un Giorgio de grande classe, poignant d'expressivité, au point de bouleverser les rapports entre les personnages : ce père est humain et sympathique, tandis que l'Alfredo glacial et vulgaire d'Andrew Richards est bien sûr le salaud de l'histoire. Malgré le décor sinistre, le duo Violetta-Germont est bouleversant.

Sous la direction de Daniel Harding, le Mahler Chamber Orchestra sonne un peu maigre, enterré qu'il est dans sa fosse et derrière son écran. On aimerait souvent l'entendre soutenir et pousser davantage les chanteurs.
Tous les petits rôles sont correctement tenus.
Le choeur EuropaChorAkademie semble d'abord long à la détente, avec des entrées molles et tardives. Les femmes se rattrapent ensuite dans le choeur des zingarelle et les hommes, quoiqu'avec moins d'ensemble et de précision, dans celui des matadores.

Depuis le début du dernier acte, il pleut aussi au fond de la scène, sur un deuxième rideau-écran. Pendant le "Parigi o cara" d'Alfredo, il pleut même sur scène! La fin de l'oeuvre peut surprendre par le détachement et la distance physique de ses protagonistes, par leur absence d'humanité et de tendresse, mais cette option est sans doute dans la ligne glaciale suivie de bout en bout par Peter Mussbach.
Ce spectacle étant déjà une reprise lors de sa création d'un soir au festival 2003 (ensuite annulé) et ayant été donné depuis à Rouen et à Luxembourg, le redonner en cet été 2004 n'était peut-être pas indispensable.

Alain Zürcher

 
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