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Écoutes de Spectacles

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***½ Jenufa Lyon Opéra 20/05/2005

 
Lothar Koenigs (dm)
Nikolaus Lehnhoff (ms)
Tobias Hoheisel (dc)
Wolfgang Goebbel (l)
Jenufa  :  Orla Boylan
Kostelnicka  :  Kathryn Harries
Laca  :  Stefan Margita
Steva  :  Valentin Prolat
Buryja  :  Menai Davies
Karolka  :  Vanessa Woodfine
Le Contremaître du moulin  :  Jonathan Veira
Le Maire du village  :  Gordon Sandison
Sa femme  :  Eiddwen Harrhy
Une Bergère  :  Kathleen Wilkinson
Barena, une servante  :  Rebecca Nash
Jano, un berger  :  Gail Pearson
Tante  :  Alexandra Guérinot

***½ Katia Kabanova Lyon Opéra 21/05/2005

 
Lothar Koenigs (dm)
Nikolaus Lehnhoff (ms)
Tobias Hoheisel (dc)
Wolfgang Goebbel (l)
Katia  :  Eva Jenis
Kabanicha  :  Kathryn Harries
Boris Grigorievitch  :  David Kuebler
Tikhon Ivanitch Kabanov  :  John Graham-Hall
Varvara  :  Linda Tuvas
Vania Koudriach  :  Timothy Robinson
Saviol Prokofievitch Dikoï  :  Jonathan Veira
Glacha  :  Menai Davies
Kouliguine  :  Paolo Stupenengo
Fekloucha  :  Adrienne Mille
Femme du peuple  :  Marie-Lys Langlois

****½ L'Affaire Makropoulos Lyon Opéra 22/05/2005

 
Lothar Koenigs (dm)
Nikolaus Lehnhoff (ms)
Tobias Hoheisel (dc)
Mark Henderson (l)
Emilia Marty  :  Anja Silja
Albert Gregor  :  David Kuebler
Jaroslav Prus  :  Steven Page
Maître Kolenaty  :  Jonathan Veira
Vitek  :  Neil Jenkins
Krista  :  Jessica Miller
Janek  :  Timothy Robinson
Hauk-Sendorf  :  Ryland Davies
Un machiniste  :  Jean-Richard Fleurençois
Une habilleuse  :  Menai Davies
Une femme de chambre  :  Kari Hamnöy

**½ De la Maison des Morts Paris Opéra Bastille 23/05/2005

 
Marc Albrecht (dm)
Klaus Michael Grüber (ms)
Eduardo Arroyo (d)
Eva Dessecker (c)
Vinicio Cheli (l)
Alexander Petrovich Gorianchikov  :  José Van Dam
Alieia  :  Gaële Le Roi
Filka Morosov (Luka Kuzmich)  :  Hubert Delamboye
Le Commandant  :  Jiri Sulzenko
Le Vieux Prisonnier  :  Miroslav Svejda
Skuratov  :  Jerry Hadley
Le Jeune Prisonnier  :  Xavier Mas
Le Prisonnier jouant Dom Juan et le Brahmane  :  Sergei Stilmachenko
Shapkin  :  Jeffrey Francis
Shiskov  :  Johan Reuter
Le grand prisonnier  :  Bojidar Nikolov
Le petit prisonnier  :  Ludek Vele
Tchekunov  :  David Bizic
Le Prisonnier ivre  :  Grzegorz Staskiewicz
Tcheverin  :  Tomasz Juhas
Kedril  :  Ales Briscein
Une voix des coulisses  :  Xavier Mas


Jenufa - © Gérard Amsellem

La programmation complémentaire des opéras de Lyon et de Paris permettait, en ce mois de mai, de voir en quatre jours quatre opéras de Janacek dans leur ordre chronologique. L'opéra de Lyon a en effet repris trois productions données entre 1988 et 1995 au festival de Glyndebourne, tandis que l'opéra de Paris présentait la nouvelle version d'une production salzbourgeoise.

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Il a ainsi été possible d'apprécier la formidable évolution de l'écriture de Janacek entre Jenufa, son premier opéra représenté et De la Maison des Morts, monté seulement après sa mort.
De bout en bout, son style reste très reconnaissable mais mûrit progressivement : dans Jenufa, l'écriture suit l'expression de chaque sentiment, est nourrie de sources traditionnelles mais reste proche du vérisme, non loin de Cavalleria Rusticana de Mascagni. Dans Katia Kabanova, elle se fait plus abrupte et vive; les cuivres prennent l'importance et la liberté que l'on retrouve dans les grandes oeuvres symphoniques (Taras Bulba, Sinfonietta...). Avec L'Affaire Makropoulos, elle se resserre et combine autonomie et efficacité. Dans De la Maison des Morts, elle gagne encore en abstraction. Les cordes reprennent de l'importance, les flûtes rivalisent avec les cuivres, l'orchestration s'aère et s'allège en mille scintillements et grincements; l'ensemble semble parfois sonner une octave au-dessus de ses partitions précédentes; les percussions sont utilisées pour leurs couleurs et non seulement comme ponctuations rythmiques.

L'évolution de Janacek est aussi nette dans ses livrets, qu'il adapte lui-même. Du drame paysan naturaliste de Jenufa, avec son humanité montrée avec rudesse et justesse, on passe au drame plus romantique et petit-bourgeois de Katia. Les deux oeuvres dénoncent la condition de la femme et montrent des personnages masculins assez lamentables. Dans L'Affaire, le pouvoir passe à la femme, fatale jusqu'à la quasi-immortalité, qui a fait perdre toute bonté de coeur à Emilia Marty. Janacek aurait nourri son personnage de sa passion apparemment non payée de retour pour la jeune et belle Kamila Stösslova. De la Maison des Morts nous conduit enfin dans un univers carcéral entièrement masculin, et la construction dramatique formidablement efficace de Jenufa laisse place à une succession oiseuse de tableaux.

Les trois productions lyonnaises sont une gageure tant pour l'équipe technique de l'opéra que pour les chanteurs. En effet, l'opéra de Lyon n'avait plus présenté d'opéras en alternance depuis sa réouverture en 1993. Côté chanteurs, beaucoup interprétaient deux rôles, certains chantant même presque tous les soirs dans les trois productions! S'il est intéressant d'entendre des rôles de même trempe distribués aux mêmes interprètes, et s'il aurait peut-être été difficile de réunir davantage de ténors maîtrisant ce répertoire, cette programmation fait parfois franchir aux chanteurs les limites de la fatigue vocale. Paradoxalement (ou non), ce sont les deux premières oeuvres qui en pâtissent. L'Affaire Makropoulos a en effet une écriture si dramatique et tendue que les interprètes s'en sortent très bien, dans la mesure où ils s'y engagent à fond. Katia et surtout Jenufa requerraient davantage de souplesse vocale, qu'il est difficile de conserver si l'on a chanté L'Affaire la veille ou si on doit la chanter le lendemain.


Katia Kabanova - © Gérard Amsellem

Esthétiquement, les trois productions appartiennent au même univers. Pas transcendante dans Jenufa et Katia, la direction d'acteurs devient plus fouillée dans L'Affaire. Les derniers actes de Jenufa comme de Katia sont cependant d'une très belle intensité dramatique. Nikolaus Lehnhoff ne rate pas une occasion d'accentuer le côté burlesque des personnages secondaires comme le maire et sa femme dans Jenufa, ce qui allège agréablement les rapports souvent tendus entre les personnages principaux.

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Jenufa a un décor sobre et étouffant à souhait, qui traduit bien la rudesse de l'atmosphère villageoise et la claustration de Jenufa.
Le décor de Tobias Hoheisel pour Katia fait plus de place aux bords de la Volga qu'à l'intérieur lui aussi étouffant du couple. La scène de l'orage y est très bien mise en valeur, contrairement à la mise en scène de Christoph Marthaler dans les décors et costumes d'Anna Viebrock à Salzburg en 1998, reprise à la Monnaie puis au Palais Garnier en novembre 2004. "L'Orage" était d'ailleurs le titre de la pièce d'Ostrovski.
Le dernier acte est magnifiquement rendu, avec une belle intensité dramatique. L'acte d'exposition est par contre frustrant, les personnages n'étant pas campés de manière aussi immédiatement compréhensible, "criante" que chez Marthaler. On entre ainsi moins vite dans le drame, brossé d'abord de manière trop "jolie" et extérieure.
L'Affaire Makropoulos est donnée dans un décor unique par sa structure mais intelligemment modifié par quelques accessoires et éléments de mobilier.

Les trois opéras lyonnais sont également unifiés par la direction précise et flamboyante de Lothar Koenigs. L'acoustique dure de la salle rend l'orchestre un peu uniformément sonore, mais la maîtrise et l'engagement dont il témoigne dans ces trois oeuvres données en alternance sont une véritable prouesse! Les cuivres, si importants chez Janacek, ont une belle virtuosité. Plus étonnant encore, la tension dramatique ne retombe jamais. Les oeuvres sont certes courtes et très bien construites, mais Janacek n'est pas connu pour sa facilité d'écriture orchestrale. On n'ose en tout cas plus parler de maladresse d'écriture, comme il était d'usage avant que ses opéras ne dépassent quasiment ceux de Puccini à l'affiche des maisons d'opéra.


L'Affaire Makropoulos - © Gérard Amsellem

Vocalement, le plateau réuni est très honorable. Dans L'Affaire Makropoulos, on ne relève aucune faiblesse. Dans les deux oeuvres précédentes, on est gêné par un manque d'homogénéité entre les voix et par le manque de rondeur de certaines. Les sopranos des deux rôles titres posent problème. L'une irlandaise, l'autre slovaque, toutes deux semblent issues de l'école de la "voix dans le masque".
Orla Boylan a une émission serrée "à l'ancienne", au vibrato étroit, parfois laryngée voire étranglée, pas totalement pleine et connectée, au legato imparfait. Les passages moins tendus dans l'aigu semblent être davantage dans sa voix. Eva Jenis n'a pas ces problèmes techniques, mais une émission uniformément perçante qui fonctionne très bien au dernier acte dans le dramatisme mais moins bien quand elle évoque la poésie de sa vie de jeune fille. Ces émissions trop dures rendent difficiles le portrait vocal de la douceur de deux "victimes".
Linda Tuvas a une émission agréablement ronde et douce par rapport à celle de sa demi-soeur. Jessica Miller est excellente en Krista de L'Affaire Makropoulos.

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Kathryn Harries, annoncée souffrante dans Jenufa, ne cache pas dans Katia non plus l'usure d'une voix qui a perdu toute unité et une bonne part de son soutien, mais qui réussit encore bien les passages doux. Dramatiquement, les portraits si différents qu'elle dresse de Kostelnicka et Kabanicha sont extraordinaires. Sa Kostelnicka est si humaine et sympathique qu'il est impossible de lui en vouloir!
Anja Silja est quant à elle à nouveau très en voix et s'identifie toujours aussi bien à Emilia Marty.

Stefan Margita a toujours sa bonne voix claironnante. Il est physiquement et dramatiquement idéal en Laca.
Valentin Prolat n'a pas une émission d'une grande finesse mais traduit au mieux la vulgarité de Steva.
Un peu forcé en Boris, David Kuebler est un excellent Albert Gregor.
Timothy Robinson a une émission d'une facilité et d'un naturel réjouissants et prometteurs.

Steven Page a le physique idéal pour jouer Prus. Jonathan Veira a une excellente émission d'un grand naturel, qui lui permet de camper un personnage dans chacune des trois productions. Menai Davies fait elle aussi presque partie du décor, avec ses indispensables personnages de vieille femme du peuple.

Ces trois productions de l'opéra de Lyon ont fait salle comble et déclenché l'enthousiasme du public.

 

 

De la Maison des Morts - © Opéra National de Paris

De la Maison des Morts mis en scène par Klaus Michael Grüber est une très belle réalisation, qui hélas ne fonctionne pas du tout. Les décors sont très beaux et magnifiquement éclairés, avec au milieu un arbre encore plus gros que d'habitude. (Il faudra bientôt retirer des rangs de sièges pour faire place à tous les arbres dont les décorateurs ornent leurs plateaux.) La "poésie" émanant de l'aspect visuel de cette production n'est pas en désaccord avec une musique superbe et superbement interprétée, mais avec le livret qui atteint le fond du sordide. Chaque prisonnier y narre, chacun son tour, le crime qui l'a amené dans ce bagne. Sous-jacentes entre ces prisonniers, on sent toutes les rivalités, hiérarchies, tensions et humiliations qui règlent leur misérable quotidien. On est heureux d'apprendre que Janacek a voulu ainsi démontrer qu'il y a en chaque être humain une étincelle divine. Tout le monde chante très bien, mais malheureusement le livret manque de tout ressort dramatique et la musique aussi, aussi belle soit-elle.

À écouter le 11 juin 2005 à 19h sur France-Musiques.

Alain Zürcher

 
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