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Écoutes de Spectacles

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photo © Guy Vivien

La fondation Royaumont a eu l'excellente idée d'accueillir une session de travail sur "Mozart et l'opéra bouffe napolitain" et d'en présenter le résultat au cours d'un week-end de concerts. De jeunes chanteurs ont ainsi pu travailler deux oeuvres écrites sur le même livret à une année d'intervalle, et le public en comparer les mérites en version de concert, en attendant de les découvrir en version scénique en tournée de février à avril 2006.

Si l'oeuvre de Mozart est plus connue, celle d'Anfossi est une recréation, la partition en ayant récemment été retrouvée à la Bibliothèque Nationale de France. Créée à Rome en 1774 par cet élève de Piccinni formé à Naples, elle a déclenché la commande faite à Mozart, dont l'oeuvre a été créée à Munich en 1775.
En pleine maturité, Anfossi ne démérite pas du tout face à Mozart. Le génie dramatique que l'on reconnaît à ce dernier n'est pas encore totalement épanoui. Le génie dramatique de David Stern et Jay Bernfeld peut-être non plus, puisqu'ils ont pratiqué bien moins de coupures qu'Antonio Florio dans les récits et ont supprimé moins d'airs.

Ici et là, tel passage tragique évoque déjà la figure du Commandeur de Don Giovanni, tel passage bucolique annonce les Noces... L'orchestre de Mozart, par rapport à celui d'Anfossi, s'enrichit de vents dont il fait un bon usage figuratif dans l'air du Podesta "Dentro il mio petto".
Mozart semble avoir été inspiré par quelques situations du livret dont il a tiré tout le suc avec originalité, en créant des couleurs orchestrales séduisantes notamment par son utilisation intelligente des instruments à vent. Il crée par exemple un magnifique contraste entre les scènes 6 et 7 de l'acte III (fureur de Ramiro / sommeil et éveil de Sandrina et Belfiore). Le niveau général de son inspiration et de sa maîtrise est cependant inférieur à celui d'Anfossi. L'écriture de ce dernier est plus virtuose, mais sans nuire au mouvement dramatique de l'oeuvre. Ses ensembles sont plus brillants, mieux "tuilés". Mozart excellera aussi en cela, mais plus tard. Pour l'heure, son finale du second acte est bien laborieux face au brillant finale d'Anfossi.

Opera Fuoco a été créé par David Stern et Jay Bernfeld en 2003 comme un "atelier d'innovation lyrique sur instruments d'époque". S'ils veulent mettre en valeur "la théâtralité et le lyrisme dans l'expression musicale", ils n'ont pas encore pleinement réussi en ce qui concerne le lyrisme. Quant à la théâtralité, elle se traduit trop souvent par une accentuation excessive et finalement monotone. Les jeunes chanteurs formés sous leur direction jouent déjà leurs personnages avec leurs mimiques et semblent parfois chanter avec les mains comme les Italiens parlent avec. Leurs phrasés n'en sont pas pour autant plus judicieux ni même plus variés. Les récitatifs sont souvent bousculés, presque comme à l'époque où on les pensait ennuyeux et devant donc être expédiés au plus vite. Stern et Bernfeld revendiquent certes au contraire la primauté du récitatif, mais le résultat final n'est pas toujours très différent. Certains airs et surtout ensembles se traînent par contre un peu, malgré la rapidité avec laquelle Mozart lance ses chanteurs dans leurs airs, réduisant les introductions orchestrales au strict minimum.

À l'inverse, Antonio Florio mise sur la pureté et la beauté du chant et de la musique, mais obtient ce faisant un résultat d'ensemble plus cohérent et intéressant dramatiquement. Peut-être parce qu'il pense non seulement des accents mais des phrases, non seulement des numéros mais une structure dramatique tendue d'un bout à l'autre de l'oeuvre.

Les chanteurs choisis par Florio sont aussi plus aguerris que ceux choisis par ses collègues. Pour tout dire, ils sont même supérieurs à certains éléments "historiques" de l'équipe de Florio, dont la clarté vocale, les sons ouverts, le manque de rondeur et de ligne finissaient par exaspérer. L'orchestre de la Cappella de' Turchini a lui aussi beaucoup progressé depuis sa fondation, offrant un son plus plein, mieux nourri et des phrasés plus souples, moins secs. Il est vrai qu'Anfossi lui offre une matière plus dense que certains Napolitains un peu trop bouffe.

 
****½ La Finta Giardiniera (Anfossi) OC Royaumont Réfectoire 24/09/2005

 
Antonio Florio (dm)
Sandrina  :  Maria Grazia Schiavo
Arminda  :  Valentina Varriale
Ramiro  :  Soledad Cardoso
Serpetta  :  Léa Pasquel
Belfiore  :  Daniele Maniscalchi
Podesta  :  Laurent Bourdeaux
Nardo  :  Pierrick Boisseau

La direction d'Antonio Florio est claire et précise. Son ensemble conserve un excellent tonus jusqu'à la fin de l'oeuvre. Il soutient bien l'action et les chanteurs sans les couvrir. L'ouverture d'Anfossi est belle, sans originalité particulière.

Soledad Cardoso a une très belle voix brillante, légère mais pleine, claire, bien vocalisante, sachant être perçante sans aigreur. Elle rend justice à son très bel air du second acte "Dolce d'amor compagna", comme à son air de fureur du troisième acte, "Va pure ad altri in braccio".
Laurent Bourdeaux a une bonne voix naturelle, un rien empâtée. Pourquoi rentrer le menton dans le cou à ce point dès qu'il commence à chanter? Il chante très bien "Dentro il mio petto" au premier acte comme "Mio padrone" au troisième. Dans ce rôle qui reste dans les limites de sa tessiture confortable, il n'a pas d'aigus à couvrir.
Ce n'est pas le cas de Pierrick Boisseau, qui couvre bien les aigus de son rôle. Sa voix plus brillante a un bon métal, correspondant à la présence du formant du chanteur. Il chante très bien son air du second acte "Con un vezzo all' italiana", un modèle du genre.

Dans son premier air "Si promette facilmente", Valentina Varriale n'a pas de bonne verticalité ni de stabilité de posture et de soutien. Pourquoi se tasser ainsi pour chanter? Ses aigus sont un peu durs et criards, plus poussés que soutenus. Son médium s'empâte facilement. Ses vocalises sont peu agiles. Au second acte, elle intercale toujours des "h" dans les vocalises de "Vorrei punirti indegno". Elle a tout le potentiel d'une grande voix, inhibé par de mauvaises habitudes et un manque de rigueur.
Léa Pasquel a une voix très pointue et aigrelette qui peut convenir à son rôle et la différencie bien des autres personnages. Elle semble rechercher un placement "dans le masque" un peu daté, parfois en "heller Knödel". Ses ouvertures buccales sont assez réduites et latérales. Il n'est pas certain qu'elle épanouisse ainsi tout son potentiel, même si ce placement peut la faire choisir pour des rôles de caractère. Pour les aigus de son air "Non son la prima" de l'acte III, elle n'ouvre même pas la bouche - mais lève par contre les épaules!

Daniele Maniscalchi a une émission très directe mais bien équilibrée, bien vocalisante, qui convient très bien à son rôle. L'acte II lui offre un très bel air, "Ah! non partir", dont il rend bien toutes les nuances.
Maria Grazia Schiavo, interprète déjà appréciée d'Antonio Florio, domine la distribution par la souplesse de son phrasé et la richesse de son timbre. Particulièrement brillante dans son air "Una voce sento al core" du second acte, elle séduit par ses aigus et par la variété de ses phrasés et de ses attaques. Dans "Crudeli, oh Dio! fermate", sa voix est superbe et bien connectée.

 
***½ La Finta Giardiniera (Mozart) OC Royaumont Réfectoire 25/09/2005

 
David Stern (dm)
Sandrina  :  Chantal Santon
Arminda  :  Sara Hershkowitz
Ramiro  :  Daphné Touchais
Serpetta  :  Aurélie Loilier
Belfiore  :  Mathieu Abelli
Podesta  :  José Canalès
Nardo  :  Ernesto Tres Palacios

Opera Fuoco porte bien son nom. Dès l'ouverture, les passages vifs sont brillamment rendus. L'épisode "pastoral" de l'ouverture garde par contre quelque chose de grançant, moqueur, un air de ne pas y croire. C'est certes une vision possible, mais est-ce la meilleure pour cette oeuvre? C'est l'éternelle question de l'interprétation des oeuvres de jeunesse : doit-on y faire entendre déjà ce qu'elles annoncent pour l'avenir, que nous connaissons déjà mais que le compositeur n'a pas encore exprimé aussi clairement?
Tout au long de la soirée, David Stern rend bien tous les passages caricaturaux (à exemple du "Fedelissimo" de Belfiore à l'acte I scène 7), mais moins bien les passages tendres, qui en sont pourtant les nécessaires contrepoints.

Dans cette optique, David Stern et Jay Bernfeld ont choisi un Podesta très bouffe, un quasi Louis de Funès, José Canalès, plus acteur que chanteur.

Chantal Santon a une jolie voix bien conduite, mais il faut attendre l'entrée du Belfiore de Mathieu Abelli pour quitter enfin un caractère bouffe très souligné et connaître un réel lyrisme. Matthieu Abelli a un superbe potentiel lyrique qui ne demande qu'à se dépouiller en douceur de sa relative verdeur actuelle. Les "a" aigus de son air "Care pupille belle" sont par exemple encore trop ouverts. À la fin de cet air, il passe bien du style serio au style buffo de "Padrone stimatissimo", ce qui est certainement un acquis du travail réalisé au cours de cette session de formation.
Le personnage de Sandrina est lui aussi serio. Il ne manque à Chantal Santon qu'un rien de rondeur et de détente, d'expansion et d'épanouissement dans la verticalité et l'ouverture. Elle a parfois une diction un peu pâteuse, par exemple dans son récit "Che strano caso è il mio". Plus loin ("Dimmi, barabaro mostro"), elle pousse un peu trop sa voix vers le cri. Au second acte, elle rate les rares ornements aigus de sa cavatine "Ah! dal pianto".
Dans son air précédent "Crudeli, oh Dio! fermate", Mozart n'est étonnamment pas plus dramatique qu'Anfossi.

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Pour faire de cette vision un peu forcée un succès, des coupures auraient été nécessaires. Dès avant la fin du second acte, le public attend la fin du troisième. Les chanteurs eux-mêmes atteignent parfois leurs limites, comme Mathieu Abelli qui donne des signes de fatigue en abordant son duo "Cosa fo?" avec Chantal Santon au terme d'un récitatif marathon à la fin du troisième acte.

Bien vocalisante dans le léger "Se l'augellin sen fugge" du premier acte, Daphné Touchais semble avoir une voix trop légère pour chanter "Va pure ad altri in braccio" au troisième acte, donc peut-être pour chanter le rôle de Ramiro? Dès le second acte, son émission est un peu tendue et laryngée. Très menue, elle n'a pas le "coffre" nécessaire pour fonctionner autrement que musculairement. Sa voix semble par ailleurs retenue et limitée par un placement assez étroit "dans le masque", elle aussi parfois jusqu'au "heller Knödel". Dans "Dolce d'amor compagna" au second acte, son émission manque de souplesse. Elle semble trop tendue pour bien vocaliser. Comme ses vocalises, ses aigus ne sont du coup pas très justes. Manquant de liberté, ils sonnent serrés, comme tenus dans la mâchoire.

Dans son air "Con un vezzo all' italiana" du second acte, Ernesto Tres Palacios va souvent trop loin dans son accentuation, jusqu'à fausser parfois sur ses attaques. Il cogne alors sa voix et brutalise son instrument, tandis que ses aigus sont émis en force et trop ouverts. Déjà dans "A forza di martelli" au premier acte, il appuie exprès certaines exclamations dans une voix de gorge fort peu lyrique, que Florio ne semble quant à lui jamais demander à ses interprètes, malgré son expertise du répertoire bouffe.

Sara Hershkowitz a une belle voix convenant bien à son personnage piquant. Hélas, elle aussi est victime d'un placement un peu trop "viennois", "à l'ancienne", dans le "masque" voire le nez, à partir duquel elle semble avoir du mal tant à monter qu'à descendre : elle rate les aigus de son air "Si promette facilmente" et la liaison avec sa voix de poitrine est également problématique. Ses "d" et "t" sont étrangement plosifs, mêlés de souffle à l'anglo-saxonne.

L'air de Serpetta "Chi vuol godere il mondo", qu'Aurélie Loilier chante avec un timbre agréablement fruité et souple, annonce moins Despina chez Mozart que chez Anfossi! L'air de Belfiore "Ah! non partire" annonce par contre déjà les accents fatals du Commandeur de Don Giovanni. Musicalement intéressant et varié, il est bien chanté par Mathieu Abelli. Pour le "Numi! Che incanto è questo" de Belfiore, Mozart, décidément inspiré par ce personnage idiot mais lyrique, trouve aussi des accents plus tragiques qu'Anfossi.

À écouter les 5 et 6 octobre à 20h sur France-Musique.
À voir en tournée mis en scène par Stephan Grögler de février à avril 2006 : les 23 et 24 février à Saint-Quentin en Yvelines, du 26 au 28 février au théâtre Sylvia Monfort à Paris 15e, les 3 et 4 mars à Bruges, 9 et 10 mars à Orléans, 24 et 25 mars à Nanterre, 28 et 29 mars à Pontoise, 1er et 2 avril à Reims.

Alain Zürcher

 
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