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Écoutes de Spectacles

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*** L'Italiana in Algeri Massy Opéra 08/11/2005

 
Dominique Rouits (dm)
Emmanuelle Cordoliani (ms)
Alice Laloy (d)
Julie Scobeltzine (c)
Kelig Le Bars (l)
Victor Duclos (chg)
Isabella  : Marita Paparizou
Elvira  : Marie-Bénédicte Souquet
Zulma  : Sarah Breton
Mustafà  : Franck Leguérinel
Lindoro  : David Alegret
Haly  : Vladimir Stojanovic
Taddeo  : Nigel Smith

Il est dommage que ce spectacle ne trouve sa cohérence et ne décolle vraiment qu'avec la scène du "Pappataci" au second acte, la première à recueillir des applaudissements chaleureux. Emmanuelle Cordoliani la fait jouer devant le rideau fermé. Elle excelle manifestement à régler ce jeu d'acteur très resserré, auquel Franck Leguérinel, David Alegret et Nigel Smith se prêtent à merveille.
À l'inverse, on passe tout le premier acte à regretter que le plateau ne soit pas moins large et les changements de diapos moins rapides au fond de la scène. Dans ce premier acte, la mise en scène se cherche et se disperse. Refusant l'orientalisme, Emmanuelle Cordoliani erre dans un style "attrape-mouches" avant de finalement être sauvée par un "italianisme" tout aussi kitsch que l'orientalisme décrié - pourtant bien spirituel chez Jean-Pierre Ponnelle à Vienne. On passe ainsi d'une sorte d'Olivier Desbordes féminin (ou justement très peu) à une évocation dans la ligne de la Cenerentola d'Irina Brook au Théâtre des Champs-Élysées en mai 2003.

Au cours de ce premier acte, l'ennui s'installe peu à peu, quand ce n'est pas la gêne devant la vulgarité du spectacle. Une ligne conductrice est certes constituée par le choix de photographies anciennes en noir-et-blanc. Hélas, tant les femmes nues qui couvrent un paravent de la largeur de la scène que les projections de photographies de mer ou ensuite celles de sites touristiques italiens parasitent l'action bien autant que les vidéos de la mise en scène de la Nativité de John Adams par Peter Sellars en 2000 au Théâtre du Châtelet.

À vouloir être toujours dans le décalage, Emmanuelle Cordoliani ne place jamais le spectateur au coeur du drame et ne le rend pas non plus joyeux (ni le drame ni le spectateur). Seul mouvement intéressant : au finale de l'acte I, les personnages "glissent" alternativement vers la droite ou la gauche du plateau, comme sous l'effet du roulis d'un navire. Cette idée amusante est hélas complétée par d'autres qui l'affaiblissent. La peur du vide conduit à l'accumulation.
Certains gestes sont bêtement figuratifs ou ridicules. L'horrible scène ou Isabella s'empêtre dans une vague cabine de bain en tissu pour se changer d'une tenue vulgaire à une autre est-elle voulue ou ratée? Les eunuques en travelos, pitié! Le ballet de femmes de ménage? Hum! Quant à toute la scène du "Kaimakan" que Nigel Smith doit jouer en slip léopard, elle aurait pu virer à l'horreur elle aussi si Nigel Smith ne s'en sortait pas avec une si formidable aisance.
Les passages de touristes en arrière-plan au cours du second acte sont bien superflus, mais le groupe final d'Italiens est très amusant et efficace, d'autant plus qu'il n'est pas zappé tout de suite et qu'on a donc le temps d'apprécier par exemple de voir Léonard de Vinci peignant la Joconde à la brosse - mais du verbe peigner et la brosse étant un pinceau. Costumés dans le noir-et-blanc des photographies, on retrouve naturellement le pizzaiolo, le footballeur, la nonne... Un cliché chasse l'autre.

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Au second acte, les paravents s'ornent de dessins de femmes nues (Italie, terre des arts) qui introduisent une scène elle amusante et réussie où les membres susnommés du trio se dissimulent chacun, pour observer Isabella, derrière une toile représentant un visage pareillement esquissé.
Outre les paravents et les projections de diapos, quelques escaliers et plateformes à roulettes constituent un autre décor structurant. Ces éléments sont magnifiquement employés à la fin du second acte, quand Mustafa est installé à table en hauteur et les escaliers peu à peu retirés pendant la (lente) fuite des Italiens. L'utilisation de ces éléments au premier acte donne lieu à un tableau certes joli mais qui ne semble avoir d'autre justification que de rentabiliser la fabrication de ces praticables.

L'orchestre est prometteur pendant l'ouverture mais reste ensuite bien sage et manque de chair. Il n'est jamais gagné par la folie rossinienne, malgré les tempi fort véloces des passages en "canto sillabato". Le finale du premier acte arrive ainsi sans aucune préparation. Plus que les tempi, le manque de nuances d'intensité semble retirer à cette partition sa force vitale.

Lors de son entrée, Isabella a l'accoutrement et la voix d'une marchande de poissons. Elvira accentue elle aussi la maigreur de Marie-Bénédicte Souquet et la dureté peu séduisante de ses mouvements. Au second acte, la même Elvira se métamorphose en séduisante Italienne décolletée, et Isabella trouve une meilleure tenue à la fois physique et vocale. Ces ridicules et ces métamorphoses ne sont cependant pas exploités de manière suffisamment explicite pour qu'on soit assuré qu'ils sont volontaires et construits.

Marita Paparizou a le potentiel vocal d'une Isabella. Pour juger de sa prestation, il faudrait pouvoir départager l'enlaidissement et la vulgarité demandées par la metteuse en scène et le réel mauvais goût vocal et musical de l'artiste. Marita Paparizou semble avoir une conception excessivement vulgaire de l'émission en poitrine. Elle la grossit en rentrant le menton dans la... poitrine. Comme noté plus haut, elle trouve une noblesse vocalement plus rassurante et prometteuse pour son "Amici, in ogni evento".
Sarah Breton a une jolie voix. Il faut espérer qu'elle ne l'engorge pas en abordant des rôles plus conséquents.

Franck Leguérinel s'affirme comme un très correct Rossinien et manifeste le même tempérament scénique qu'ici-même dans Don Pasquale en 2002.
Vladimir Stojanovic est plutôt engorgé et émet ses aigus en quasi-fausset.
Nigel Smith est aussi remarquable vocalement que scéniquement, dans un rôle qui le met infiniment plus en valeur que l'Argante de Rinaldo qu'il chantait le mois dernier.

David Alegret est la révélation vocale de ce spectacle. À l'instar d'un Juan Diego Flórez, il a exactement la couleur et le style d'un ténor lyrique léger rossinien. Il ne lui reste qu'à épanouir ses aigus, qui ne sont pas encore toujours suffisamment "soulevés". Passé le début du spectacle, il affirme cependant parallèlement aisance scénique et assurance vocale. On espère voir sa carrière se développer rapidement.

Le décor et tous les interprètes deviennent peu à peu italiens, voilà sans doute le fil rouge de cette production. Bonne idée qu'il aurait été possible de traduire avec plus de clarté et moins de vulgarité. Le dernier clin d'oeil est réussi : une carte postale en noir-et-blanc, signée des trois Italiens enfuis, est projetée derrière Mustafa resté seul sur scène sur sa chaise surélevée, en la fade compagnie d'Haly et Elvira.

Alain Zürcher

 
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