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** Measha Brueggergosman R Paris Théâtre de l'Atelier 20/10/2008

Measha Brueggergosman, mezzo-soprano
Justus Zeyen, piano

Measha Brueggergosman est une chanteuse canadienne de vingt-quatre ans qui, selon son dossier de presse, étudie toujours à la Hochschule für Musik à Augsbourg en Allemagne.
Pour apprécier ce concert, il aurait fallu non pas partir à l'entracte mais arriver à la fin, ou pourquoi pas se le faire reprojeter à l'envers : spiritual en bis, chansons de cabaret de Bolcom ou Schönberg, plaisants Satie... Tout cela est chanté avec un style et une vocalité adéquats et attachants. Son premier enregistrement chez Deutsche Grammophon se limite d'ailleurs à ce répertoire déjà suffisamment intéressant et vaste. Measha Brueggergosman a cependant eu les yeux plus grands que la voix et a ajouté à son programme parisien un cycle de Ravel qui n'est pas dans sa voix et quelques mélodies de Poulenc pas totalement abouties. Pour une fois qu'un artiste ne calque pas son programme de récital sur son dernier CD, il est certes dommage de devoir le lui reprocher, mais une jeune chanteuse même douée ne peut pas non plus prétendre pouvoir tout chanter et avoir quelque chose à apporter à chaque pan du répertoire vocal.

Le programme permet aussi d'entendre chez Measha "plusieurs voix", ce qui peut être une richesse mais n'est pas forcément positif, surtout à un stade où sa voix et sa personnalité artistique sont encore en développement. Les Cinq mélodies populaires grecques, par exemple, sont émises avec une voix serrée, un timbre très peu naturel, comme si elle les avait travaillées avec une vieille soprano caricaturale de l'ancienne école française de la "voix dans le masque"... Peut-être simplement ce cycle est-il trop haut pour elle! On s'étonne d'ailleurs de la voir étiquetée "soprano" dans son dossier de presse, quand on n'entend jamais autre chose qu'une mezzo.
Pour Montsalvatge, dans une tessiture plus grave qui lui convient mieux, son timbre est plus rond mais on entend toujours les défauts fondamentaux qui étaient criants dans Ravel : une respiration assez courte et bruyante, suivie d'une émission en pression. Les passages doux sonnent bien, mais le moindre crescendo est effectué en exerçant une pression croissante directement sur les cordes vocales. Ces dernières n'étant pas faites pour résister sereinement à un tel traitement, sa gorge se serre et son timbre perd sa rondeur. Un vibrato beaucoup trop large, insupportable dans Ravel, devient aussi audible. Il semble manquer à Measha Brueggergosman un antagonisme suffisant du diaphragme pendant l'expiration chantée, ou du moins, pour ceux qui ne veulent pas attribuer ce rôle actif au diaphragme, un maintien plus bas en "position d'inspiration", la détente abdominale étant ressentie jusqu'au périnée et le début de l'action expiratrice étant localisée également très bas. Cela dit, le stress d'un premier récital est tout à fait compréhensible, et Measha se détend au cours de la soirée. Déjà, la dernière mélodie populaire grecque, par son entrain naïf, lui permet d'ouvrir la bouche de manière plus détendue. Punto de Habanera est aussi plus détendu, Cancion de cuna para dormir a un negrito est doux donc joli, et Canto negro ne se serre que pour l'aigu final.

Dans sa sélection de mélodies de Poulenc, on regrette aussi le serrage qui intervient dans sa voix dès qu'elle veut faire une nuance d'intensité. Le texte en ressort temporairement déformé, par exemple sur "Le soleil passe" ou "faire des mirages" dans Hôtel. Dans cette mélodie, si sa première phrase ("Ma chambre a la forme d'une cage") est ronde et fluide, la dernière ("Je ne veux pas travailler - je veux fumer") n'est guère alanguie et expressive. Même pression excessive sur "des pendus" et "À l'heure" dans Violon, à nouveau très bien introduit par Justus Zeyen, qui campe le décor de chaque mélodie avec une séduisante souplesse. On pardonnera à la jeune chanteuse quelques mélanges de paroles, dont un qui ajoute une touche de surréalisme à L'anguille d'Apollinaire : "les dents très bleues les yeux très blanches". Dans C'est ainsi que tu es, un "é", celui de "écrire", est pour une fois trop ouvert, et le "c" est peut-être trop germanique!

Dès les premiers Lieder, on sent un travail d'interprétation plus abouti, qui traduit bien l'ironie de pièces comme Einfältiges Lied. Phrasé et diction sont superbes, de même que la ligne vocale. Le timbre est moins artificiel, la voix est plus fluide et homogène. Seul Arie aus dem Spiegel von Arkadien est plus tendu de tessiture, donc parfois serré d'émission.
Dans les songs de Bolcom aussi, la voix de Measha Brueggergosman sonne libre et pleine. Les nuances sont alors vraiment décidées par l'interprète et non dictées par des contraintes vocales. On découvre avec plaisir ces pièces à l'humour très particulier. Les mélodies de Satie la trouvent aussi très à l'aise. Elle offre, dans un style très direct, une des interprétations possibles de la fameuse Diva de l'Empire. Bolcom clôt le programme avec Amor, une pièce qui permet des effets vocaux très jazz et fait entendre enfin le vrai registre grave poitriné de Measha Brueggergosman. Après un amusant Someone is sending me flowers, son dernier bis est un spiritual (If anybody asks you), où son émission en pression n'est pas absente mais presque justifiée par l'engagement attendu dans ce genre musical.

Au-delà du discours marketing de lancement de ce "nouveau produit", Measha Brueggergosman est effectivement une chanteuse à suivre, pour peu qu'elle cultive tranquillement son talent à partir du noyau solide de ce qu'elle réussit pour l'instant le mieux, sans se disperser trop vite et en continuant à approfondir les bases d'une saine technique vocale.

Alain Zürcher

 
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