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Écoutes de Spectacles

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**** Die Dreigroschenoper OC Paris Théâtre des Champs-Élysées 14/06/2009

 
HK Gruber (dm)
Macheath  : Ian Bostridge
Polly Peachum  : Dorothea Röschmann
Jenny  : Angelika Kirchschlager
Cecilia Peachum  : Hanna Schwarz
J.J. Peachum  : Heinz-Karl Gruber
Lucy Brown  : Cora Burggraaf
Tiger Brown  : Florian Boesch
Le Narrateur  : Christoph Bantzer

Dix ans après avoir dépoussiéré L'opéra de quat' sous avec l'ensemble Modern, HK Gruber n'a rien perdu de son énergie. Les phrasés qu'il demande à l'ensemble Klangforum sont même étonnamment semblables. Parmi les chanteurs, il ne manque que Nina Hagen, qui campait une Frau Peachum génialement déjantée. Le choix d'Hanna Schwartz relève peut-être de la même recherche de téléscopage, mais avec un univers opposé, non plus le rock mais le chant wagnérien! Sa Ballade von der sexuellen Hörigkeit, presque ronflante à force de rondeur, est ainsi à l'opposé de la version de Nina Hagen.

HK Gruber chante toujours lui-même le rôle de Peachum, avec encore moins de voix qu'en 1999, en parlant, soufflant et raclant, mais en faisant sifflant ses consonnes de manière très efficace. À l'exception d'Hanna Schwarz, cette diction très incisive est partagée par tous les chanteurs. Combinée avec le timbre nasillard que l'on associe habituellement aux vieux enregistrements radio d'avant-guerre, elle contribue à donner à cette interprétation sa couleur "cabaret" si rafraîchissante. Depuis son écriture d'origine pour sept musiciens de jazz, L'opéra de quat' sous avait été en effet réorchestré par Weill lui-même pour vingt-trois instruments et édulcoré par bien des orchestres symphoniques. HK Gruber nous fait revenir aux sources tout en y ajoutant sa "patte" : il ajoute par exemple encore à l'ironie des parodies de duos d'amour romantiques en les faisant accompagner par une guitare hawaïenne, ou bien dégage la jolie voix claire de Cora Burggraaf en la faisant accompagner par le seul piano pour son Kampf um das Eigentum. Pianiste d'ailleurs génial dont le programme ne donne pas le nom - le site de Klangforum non plus, mais il nous apprend par contre qu'un nouveau pianiste est actuellement recherché, avis aux amateurs!

À ce pianiste échoient les vigoureux "Nein!" quand c'est l'orchestre et non le choeur qui entonne le premier choeur, Hochzeitslied! Le choeur Sine Nomine est ensuite remarquable quand il prend le relais, ce qui n'arrive qu'à la fin du deuxième acte. Très classique aussi le récitant de Christoph Bantzer, amplifié comme HK Gruber.
Parmi les chanteurs, Angelika Kirchschlager est une prostituée très crédible. Les ondulations de son corps égalent en souplesse celles de sa voix. Le contraste avec Ian Bostridge en souteneur glacial au costume impeccable est amusant. Un Mackie Messer en lame de couteau! Les cuivres très sonores le couvrent hélas parfois.
Dorothea Röschmann excelle comme Angelika Kirchschlager à chanter dans un style entre-deux, zwischen-etwas ou cross-whatever, conservant les qualités de sa voix lyrique tout en y combinant l'impact d'une diction très mordante. Sa Seeršuberjenny, prise dans un tempo un peu précipité mais qui contraste bien avec ses passages élégiaques, est ainsi très incisive et insidieuse de diction, tout en gardant une résonance fine et haute.

La liberté rythmique est une autre caractéristique de l'interprétation de HK Gruber. Les ponctuations des percussions sont souvent comiquement exagérées. Ian Bostridge s'amuse aussi à chanter sa ballade de Mackie Messer parfois après les temps. Grande liberté aussi de son duo d'amour avec Dorothea Röschmann, très bien déclamé puis chanté. Contraste toujours avec les interjections injurieuses de Lucy et Polly, qui alternent avec les couplets sirupeux rappelant le parfait amour filé par chacune avec Mackie.

Entre la caricature de fugue de l'ouverture et la caricature de choral luthérien de la fin, les protagonistes de cette soirée ont parfaitement réussi à transmettre et amplifier les intentions de Brecht et Weill! Si leur version pose quelques problèmes d'équilibre sonore, elle projette un texte découpé au laser, où chaque mot a conservé, 80 ans plus tard, son pouvoir corrosif.

Alain Zürcher

 
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