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*** Jephtha OS Bordeaux Grand-Théâtre 14/06/2010

 
Jane Glover (dm)
Jonathan Duverger, Jean-Marie Villégier (ms)
Sandra Pocceschi (chg)
Jean-Marie Abplanalp (d)
Patrice Cauchetier (c)
Patrick Méeüs (l)
Jephtha  : Paul Agnew
Iphis  : Catherine Whyte
Storgè  : Ann Hallenberg
Hamor  : Iestyn Davies
Zebul  : Andrew Foster William
Ange  : Suzana Ograjenšek

photo © Opéra national du Rhin - Alain Kaiser

Jephtha est à la mode, les oratorios mis en scène aussi. Cette pratique n'est pas si hérétique, puisque Haendel lui-même a ainsi fait représenter son premier oratorio, Esther, en 1732, avant que la formule ne soit interdite par l'église anglicane, du moins sur les scènes de théâtre public que l'impératif de rentabilité obligeait Haendel à utiliser. Jephtha est ainsi créée au théâtre de Covent Garden, mais sans mise en scène!

Comme Christof Loy à Munich en 2003 pour Saul, Jonathan Duverger et Jean-Marie Villégier construisent leur mise en scène à partir des conventions de représentation d'un oratorio. Décor de salle de concert là, décor de temple protestant ici. Le choeur est installé à la tribune comme pour un culte et chante même partitions en main. À ses pieds, les solistes investissent l'espace du temple. Sans que cela change rien aux rapports entre les personnages, l'histoire de Jephtha est transposée dans une communauté protestante hollandaise, ce qui permet de jolies atmosphères de tableaux à la Vermeer ou Pieter de Hooch. L'esthétique prime aussi dans les mouvements chorégraphiques, qui accompagnent agréablement la musique. Les solistes adoptent quant à eux un "réalisme psychologique" parfois stylisé.

La lettre du livret est ainsi soulignée sans aucun recul, ce qui peut étonner alors qu'il pose au spectateur moderne des questions bien plus troublantes que le dilemme de Jephté. Ce dernier n'a-t-il pas volontairement formulé son voeu et n'est-il donc pas juste qu'il en supporte les conséquences? Par contre, en quoi promettre un sacrifice à son dieu serait-il plus élevé que les pratiques païennes auxquelles justement Jephté s'était opposé? En quoi sacrifier un autre être que sa fille aurait-il été plus juste? En quoi serait-il juste d'obtenir le soutien d'un dieu pour aller massacrer ses voisins? On n'attendait pas de Villégier qu'il situe l'action dans la bande de Gaza, mais mettre un oratorio en scène pourrait être l'occasion d'un soupçon de questionnement moral. Ce que l'on peut comprendre de la part d'un Idoménée réduit à la dernière extrémité, on a du mal à l'accepter aussi facilement en tant que froid calcul d'un guerrier ambitieux. C'est peut-être en cela que Haendel nous livre le portait le plus cru de la société anglaise à laquelle il a dû plaire.

La plus belle image de la soirée nous est offerte quand Iphis puis les choristes laissent tomber, de la tribune, des fleurs sur Jephtha, prostré par l'accablement quand il s'aperçoit que sa fille est le premier être croisé qu'il a juré de sacrifier, et comme vaincu par ces fleurs alors que les glaives ennemis l'ont épargné. La mise en scène permet aussi de mettre en valeur le plaidoyer de chaque personnage dans le quatuor vocal qui suit.

Jane Glover déploie tout son talent et sa grande expérience pour animer cette partition, qui constitue une intéressante direction de travail pour l'Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Les instruments modernes de ce dernier et sa faible expérience baroque à ce jour lui laissent encore une bonne marge de progression. Un bon effort a été fait sur l'ouverture, jouée avec une grande finesse dans des tempi raisonnables et efficaces. Le parti-pris plus esthétique que dramatique de la mise en scène n'aide peut-être pas l'orchestre à chercher des phrasés plus contrastés et tendus dans la suite de l'oeuvre. La fosse très ouverte, au plancher surélevé, a par contre permis à l'orchestre de chercher et trouver ce son fin et souple, très éloigné de sa pratique habituelle. Le Grand-Théâtre offre bien sûr un merveilleux écrin à cette oeuvre.

Pour une troisième représentation, on peut s'étonner des faiblesses entendues en début de soirée, le choeur et les solistes prenant ensuite plus d'assurance. Le choeur traîne et se décale (les ténors!) dans "O God, behold our sore distress", n'attaque ni ne termine ses phrases ensemble dans "When His loud voice in thunder spoke" et les aigus des sopranos sont tendus dans "In glory high", mais "Welcome thou, whose deeds conspire" est enfin bien en place et bien phrasé, comme le superbe choeur final du deuxième acte, "How dark, O Lord, are Thy decrees", juste un peu mou et confus dans ses entrées fuguées. Au troisième acte, "Doubtful fear and rev'rent awe" et "Theme sublime of endless praise" sont magistralement interprétés, au point qu'on s'étonne que le même ensemble ait pu laisser passer les faiblesses précédentes. Comme à l'orchestre, Jephtha offre assurément au choeur une expérience très enrichissante.

La distribution vocale est en grande partie différente de celle de la création de cette coproduction par l'Opéra du Rhin la saison dernière. Par coïncidence sans doute, les meilleurs éléments de ce soir chantaient déjà à Strasbourg. Andrew Foster William s'impose dès son entrée et laisse augurer d'un excellent niveau vocal pour la soirée, ce qui ne se réalise que progressivement. La voix de Catherine Whyte sonne d'abord serrée mais s'épanouit ensuite, gagnant en aisance et en rayonnement, avec un beau médium souple, plus naturellement libre que ses aigus. Iestyn Davies aussi coince d'abord sa voix dans le nez avant de trouver au deuxième acte plus de rondeur et de plénitude, laissant entendre un grand potentiel. Déjà Jephté l'an dernier au Théâtre des Champs-Élysées, Paul Agnew maîtrise avec prudence ce rôle qu'il connaît bien, se tenant habilement dans les limites de ses possibilités vocales. S'il est moins brillant qu'en 2009 dans "His mighty arm", où il sonne engorgé et inégal, les airs élégiaques comme le fameux "Waft her, angels" lui sont plus naturels et sont plus réussis. Ann Hallenberg, déjà appréciée à Ambronay en 2004, est d'emblée magistrale vocalement et dramatiquement.

À voir jusqu'au 18 juin au Grand-Théâtre de Bordeaux. À écouter le 30 juin 2010 à 20h sur France-Musique.

Alain Zürcher

 
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