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*** Idomeneo Paris Théâtre des Champs-Élysées 15/06/2011

 
Jérémie Rhorer (dm)
Stéphane Braunschweig (ms, sc)
Thibault Vancraenenbroeck (c)
Marion Hewlett (l)
Idomeneo  :  Richard Croft
Idamante  :  Kate Lindsey
Ilia  :  Sophie Karthäuser
Elettra  :  Alexandra Coku
Arbace  :  Paolo Fanale
Le Grand Prêtre  :  Nigel Robson
La Voix de Neptune  :  Nahuel Di Pierro

photo © Alvaro Yañez

Idomeneo est un opéra désormais très présent sur les scènes. Aboutissement ultime du genre opera seria, on y entend déjà non seulement tous les procédés dramatiques de Don Giovanni, mais aussi bien des motifs rossiniens.
Si la version de concert donnée ici-même en 2006 n'était pas convaincante, la mise en scène de Luc Bondy au Palais Garnier en 2006 était encore très intelligente lors de sa reprise de 2009, avant la catastrophique reprise de 2010. La conception de Stéphane Braunschweig n'est esthétiquement et théâtralement pas très éloignée. Dans les deux cas, nous avons un décor géométrique, solution souvent adoptée pour l'opera seria - ainsi déjà par Willy Decker pour la Clémence de Titus au Palais Garnier en 1997. Nous avons aussi des choristes vêtus "casual" et des militaires en treillis, et les acteurs se roulent par terre au lieu de rester debout - enfin, je caricature, mais vous voyez le genre!

Ce jeu "physique", "ressenti" fonctionne plus ou moins bien, n'étant pas forcément adapté au tempérament naturel de chacun, ni à chaque personnage. On peut regretter son utilisation un peu trop visible et systématique. Le même jeu vulgaire d'Elettra se caressant les cuisses telle une Julia Migenes en Carmen est repris de manière bien insistante à chacune de ses scènes. Bon, on a compris que c'est une hystérique frustrée, pas la peine d'en rajouter! On craint le pire quand elle s'empare du sabre d'Idamante à la fin de l'oeuvre, mais elle se contente sagement de le tenir devant elle en succédané de taille de ce qui lui fait défaut selon les normes freudiennes.
Un personnage = une idée! Même lourde répétition quand Idoménée blâme le destin en se tournant systématiquement vers le Grand Prêtre - alors même qu'il est seul responsable de son voeu, qu'il n'hésite pas à laisser périr des milliers de ses sujets pour épargner son fils, et qu'il juge que ce dernier est une victime trop "innocente", alors que n'importe quel inconnu croisé sur le rivage n'aurait pas été moins innocent... Bref, la morale fort déplaisante de cet opéra n'est jamais attaquée de front par Stéphane Braunschweig, mais est seulement caricaturée de manière pléonastique.

Comme Luc Bondy, Stéphane Braunschweig excelle cependant à rendre crédible la présence de ses personnages sur scène, ce qui n'est jamais évident dans un opera seria. Il est vrai que Mozart lui facilite la tâche en enchaînant récits et airs ou choeurs avec une fluidité musicale et une intelligence dramatique stupéfiantes. Au-delà de belles couleurs orchestrales, Jérémie Rhorer met parfaitement en évidence ces qualités structurelles. Ses tempi sont justes et ne sont parfois plombés que par quelques lourdeurs instrumentales ou décalages avec le plateau. Le dispositif "scénographique" induit d'ailleurs d'amusants mais perturbants décalages et quasi échos, surtout quand le choeur divisé chante tout contre les parois verticales qui divisent elles aussi la scène. La richesse polyphonique de l'écriture chorale en ressort encore davantage. Les voix claires et bien différenciées du choeur Les Éléments concourent aussi à cette lisibilité, à l'opposé de tout fondu "romantique". Les solistes du choeur sont d'ailleurs excellents.

La distribution soliste est dominée par Sophie Karthäuser. Ayant bien intégré le travail d'acteur réalisé avec Stéphane Braunschweig, elle est juste dramatiquement et bien incarnée vocalement. Sa respiration haute est ici adaptée à son personage. Fragile d'apparence, elle est en réalité très efficace par son phrasé et par sa production vocale jamais forcée. Elle touche le plus possible en en faisant le moins possible.
Kate Lindsey timbre artificiellement sa voix de manière nasale. Elle joue l'éternel jeune homme, avec ces brusqueries de gestes devenues indissociables de ces rôles en pantalons. La monotone artificialité de son timbre rend son incarnation moins crédible, moins touchante. Elle nuit aussi à son texte, moins percutant, moins clair. Moins nasale dans la scène où elle retrouve Idoménée puis à l'acte III quand elle lui offre sa vie, elle le redevient dès qu'elle doit chanter plus fort!
Un rideau noir descend pour l'air d'Électre, bonne idée! Alexandra Coku crie malheureusement tous les aigus de son rôle, dont elle n'a pas les moyens.

Richard Croft caractérise bien le monarque vieillissant accablé par le "destin", un peu comme Alastair Miles en Saul de Haendel. Il gère très professionnellement sa voix pour transformer ses faiblesses en choix d'interprétation. Contrairement à Anthony Rolfe Johnson à la Bastille en 1996, il se sort bien de son air "Fuor del mar". Comme Ilia, il "émotionne" beaucoup et traduit par des raideurs du corps et un "expressionnisme" du visage les demandes du metteur en scène.
Paolo Fanale, dont je louais la prudence vocale et la finesse de nuances dans Cosi ici-même, a hélas appris à ajouter à sa voix un "métal" omniprésent. Cela crée certes un formant du chanteur bien utile, mais aux dépens d'un chiaroscuro plus riche et de toute possibilité de nuances. Ce placement est un étouffoir de toutes les autres possibilités de sa voix.

Si la piétaille est vêtue "fripes", les dignitaires du régime sont en costume cravate, ce qui doit parler aux mécènes (et grands utilisateurs de téléphones mobiles) présents dans la salle. Quel symbolisme poignant quand Idoménée abdique en retirant sa cravate! On croit qu'il va aller jusqu'à défaire un bouton de sa chemise, mais non, la décence le retient heureusement!
Le Grand-Prêtre, issu d'un âge obscurantiste qui ne connaissait ni Gap ni Armani, est vêtu d'une cape bleue et noire et coiffé d'une tiare bleue. Il parle plus qu'il ne chante. En Voix de Neptune, Nahuel Di Pierro est au contraire une excellente basse dont on regrette la brièveté du rôle!

Dans le programme de salle, Jérémie Rhorer revendique le choix de la distribution vocale. S'il donne à juste titre de l'importance à l'équilibre entre les voix, il devrait cependant veiller davantage à leurs qualités intrinsèques et à leur adéquation avec les rôles. En l'absence de ces qualités, sa version n'est intéressante qu'orchestralement.

À voir jusqu'au 22 juin au Théâtre des Champs-Élysées.

Alain Zürcher

 
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