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Écoutes de Spectacles

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**** Voyage d'hiver RS Paris Théâtre de l'Athénée 12/02/2012

 
Takénori Némoto (dm)
Yoshi Oïda (ms)
Elsa Ejchenrand, Jean Kalman (sc)
Elisabeth de Sauverzac (c)
Elsa Ejchenrand, Jean Kalman (l)
Guillaume Andrieux, baryton
Mélanie Boisvert, soprano
Didier Henry, baryton

photo © Elisabeth de Sauverzac

Les chefs d'oeuvre du passé forment un vivier longtemps sous-exploité. Ne se contentait-on pas de les interpréter tels quels, alors que, "tombés" (sic) dans le domaine public, ils se prêtent à toutes les réécritures par des compositeurs en mal d'inspiration? Il est certes un peu rageant que le Voyage d'Hiver de Schubert soit le seul cycle de Lieder que l'on puisse entendre régulièrement à Paris, et qu'il soit à nouveau choisi pour une adaptation après celle d'Hans Zender. On comprend vite cependant qu'il ne s'agit ici que d'une orchestration, dont on admire les qualités très classiques. Les deux derniers numéros, qui sont aussi ceux du cycle d'origine alors que d'autres ont été déplacés, sont particulièrement réussis. Les instrumentistes de l'ensemble Musica Nigella, né d'un festival de la Côte d'Opale, sont superbes.
Le projet dramatique de Yoshi Oïda semble lui aussi ne viser qu'à exalter l'oeuvre originale plutôt qu'à la détourner. Projet musical et projet dramatique enrichissent-il l'oeuvre de Müller et Schubert? La question reste en suspens. Tout auditeur cultivé et sensible se recrée déjà tout un monde à l'écoute d'une voix et d'un piano. A-t-il besoin de trois voix et de huit instruments? S'agit-il alors de toucher un "nouveau public", ce qu'il est indispensable de revendiquer pour toucher la moindre subvention publique?

Dans le Voyage d'Hiver orginal, le poète s'exprime à la première personne. Yoshi Oïda répartit les Lieder entre trois personnages : la femme que le poète a aimée mais qui en a épousé un autre plus riche, un vagabond et le poète lui-même. Cette structure est très largement nourrie et influencée par le choix des interprètes : un jeune baryton pour le poète, un baryton plus mûr pour le vagabond, une jolie soprano pour la femme. Les Lieder que cette dernière chante à la place du poète en sont quelque peu affadis. Certes, elle-même a suivi le vagabond qui la guide vers la tombe du poète. Elle-même marche donc dans la neige, contre le vent, le froid. Quand elle se plaint que le givre a blanchi ses cheveux, c'est pourtant, devant son miroir, avec une coquetterie qui semble mièvre. Mais cela dépeint sans doute justement le fossé entre le poète et la muse que lui seul a idéalisé.
La voix de Mélanie Boisvert souligne le même décalage, en rendant simplement jolies ces mélodies poignantes. Poignant, seul l'est Didier Henry. Peu de Lieder lui sont attribués mais sa présence est intense sur scène de bout en bout. Quand il prend la parole, c'est tout son être qui s'exprime, c'est sa présence muette sur le plateau qui nourrit sa voix. Il s'abandonne à la musique et lui fait confiance. À travers lui, Schubert est directement présent, traversant dans un éblouissement orchestration et mise en scène. Ces dernières sont-elles donc superflues? Non, puisqu'elles lui permettent justement de retrouver Schubert et de nous le faire ressentir encore plus intensément.
Face à lui, Guillaume Andrieux a des moyens techniques et un timbre qui s'allient bien à ceux de ses partenaires. Il lui reste cependant à trouver cette qualité d'abandon, ce dépouillement dont Didier Henry lui indique la direction et qui se manifeste déjà quand les deux partenaires chantent ensemble. Techniquement, cela se fera par une respiration plus basse et plus paisible et par un alignement du corps légèrement différent. Mais c'est surtout, une fois la technique acquise, l'idée que l'on ne "fabrique" pas des sons avec sa bouche, mais qu'ils se forment d'eux-mêmes quand tous les éléments sont en place et que l'on peut s'abandonner à la musique, à ses phrasés, à ses affects, à son "personnage".

Les strophes de certains Lieder sont réparties entre deux personnages. Le relais entre les deux voix a toujours été travaillé de manière très fluide.
Le spectacle est d'autant plus "lisible" qu'il est surtitré, même si l'on peut s'étonner d'étonnantes erreurs de traduction : dans le premier Lied, la mère ne parle ici "guère" de mariage, alors que si, au contraire, sinon la rage du poète face à la "girouette" du second Lied n'aurait pas raison d'être. C'est cette même girouette que le poète aurait dû remarquer et non une "plaque apposée sur la maison". Etc.

À voir au Théâtre de l'Athénée jusqu'au 17 février 2012.

Alain Zürcher

 
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