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*** Theodora Paris Théâtre des Champs-Élysées 13/10/2015

 
William Christie (dm)
Stephen Langridge (ms)
Philippe Giraudeau (chg)
Alison Chitty (sc,c)
Fabrice Kebour (l)
Theodora  : Katherine Watson
Irène  : Stéphanie d’Oustrac
Dydime  : Philippe Jaroussky
Septime  : Kresimir Spicer
Valens  : Callum Thorpe

photo © Vincent Pontet

Entre un récital de Franco Fagioli et Ariane à Naxos avec Jonas Kaufmann, le théâtre des Champs-Élysées y va très fort en ce début de saison! Exemplaire sur le papier, cette nouvelle production de Theodora ne déclenche cependant pas l'euphorie attendue.

William Christie porte assurément Theodora dans son coeur, s'étant promis dès son plus jeune âge de la monter. Il a tenu parole sur scène avec Peter Sellars en 1996 puis au disque avec la Theodora de Sophie Daneman en 2003.
Intérêt du drame certes, dont le thème si actuel (le viol comme arme de guerre...) semble appeler l'actualisation et donc la mise en scène. Livret pourtant médiocre, cousu de fil blanc dès le début. Richesse musicale, mais la variété de climats est-elle si bien rendue par Haendel? Christie lui-même reconnaît la relative pauvreté de l'orchestration. Certains solistes des Arts Florissants nous régalent ce soir de belles couleurs, mais attaques et phrasés des cordes sont parfois glissants et miaulants. Variété des airs peut-être, mais seuls quelques airs tragiques confiés aux deux héroïnes féminines sont vraiment remarquables. Les choeurs par contre sont splendides, il faudrait en citer la moitié! C'est l'immense bénéfice de l'oratorio sur l'opera seria haendélien. Les Arts Florissants les rendent avec un mélange de timbres souvent superbe. Si cela justifie la reprise de l'oeuvre, cela justifie-t-il sa mise en scène? Longue et lente sur scène, Theodora le serait-elle encore davantage au concert?

Stephen Langridge (oui, le fils du ténor Philip Langridge) insiste sur la dimension humaine de son travail et sur le travail collectif approfondi réalisé lors des répétitions, mais qu'en passe-t-il vraiment dans la salle? Il dit avoir voulu éviter les scènes de violence et de grand-guignol, mais ne présente-t-il pas d'emblée de déplaisants soldats d'opérette molestant de pacifiques manifestants chrétiens? La violence n'est-elle pas encore trop présente, quand elle l'est déjà tellement sur les écrans des actualités? Il faut offrir au public une autre réflexion, un autre regard, Stephen Langridge le dit lui-même.
S'il insiste sur l'évolution des personnages au fil de l'oeuvre, c'est effectivement vrai et réussi pour Septime. Mais les autres? Cet angle d'attaque n'est pas suffisant. À l'issue de ce travail poussé, la direction d'acteurs n'est pas si convaincante, les mouvements et individualisations successives du choeur laissent un goût d'artifice, souvent ressenti devant un oratorio mis en scène. Les solistes s'en tirent plus ou moins bien, chacun selon ses ressources propres. Un Valens raide se comprend, un Didyme raide étonne, quand on a connu Jaroussky naguère si sensuel. Stéphanie d'Oustrac est intensément présente, comme toujours, et la déclamation tragique d'Irène (par exemple dans son "New scenes of joy" du troisième acte) lui convient à merveille, mais on ne comprend pas si bien que ça son personnage, sur lequel Stephen Langridge confesse que le livret fournit peu d'informations, tout en le rendant très présent et indispensable. Reste Theodora, qui est très bien incarnée et magnifiquement chantée par Katherine Watson.

photo © Vincent Pontet

Pilier de la soirée, Katherine Watson offre dès son entrée la première émission vocale bien concentrée et efficace, et la première diction anglaise à la fois compréhensible et vocalement efficace, c'est à dire permettant le legato des voyelles sans pour autant nuire à la compréhension des consonnes. Les interprètes masculins qui l'ont précédée faisaient de l'anglais une sorte de patois teutonique, où des consonnes trop appuyées écrasent les voyelles qui les suivent. Au deuxième acte, son air "With darkness deep" impressionne. Ce deuxième acte offre aussi visuellement la belle scène où Theodora repose sur son lit de prostituée à gauche tandis que Didyme et Septime jouent aux fléchettes à droite.

Si les chanteurs masculins qui ouvrent le premier acte hachent leur émission, c'est certainement aussi en raison du stress d'être ce soir filmés et enregistrés! Cherchant à "assurer" en début de soirée, le risque est grand de pousser sa voix et d'obtenir moins en voulant donner plus. De même que les voix se libèrent et retrouvent leurs harmoniques en cours de soirée, la langue anglaise se fluidifie et devient plus idiomatique au fur et à mesure que les chanteurs s'immergent dans l'univers haendélien.

Kresimir Spicer est le seul à ne pas s'améliorer vocalement au cours de la soirée. Il est cependant très applaudi par un public que ses aigus ouverts ne semblent pas déranger. Après un premier air où il pousse les uns derrière les autres des segments de phrases qui peinent à constituer un tout, dans une émission trop plate, large, appuyée et sans focus, il réussit un (trop?) rapide et vocalisant "Dread the fruits of christian folly", aux aigus rendus difficiles par la lourdeur de son émission. Sa technique vocale le met en difficulté et sur la voie du forçage, à moins qu'une indisposition passagère ne soit la cause première du médiocre accolement de ses cordes vocales. On lui souhaite de revenir rapidement dans le droit chemin du beau chant!
Philippe Jaroussky ne parvient pas à trouver en Didyme un rôle qui le mette en valeur. D'abord raide et saccadé dans ses gestes pour incarner son personnage de militaire, il pourrait ensuite s'assouplir davantage au fil de ce qu'il vit. Sonnant "générique" au début, avec un long air da capo sans imagination, il ne trouve qu'à la fin du troisième acte l'occasion de développer le caractère élégiaque et la morbidezza qu'il affectionne. Le deuxième acte réserve pourtant à Didyme deux beaux airs dont il ne tire pas tout le parti possible, "Deeds of kindness" et "Sweet rose and lily", avant un très beau duo avec Theodora.
La jeune basse Callum Thorpe s'épanouit au cours de la soirée, libérant même sa diction anglaise au dernier acte.

Après un premier acte d'exposition dramatique mais aussi de mise en voix et d'entrée dans la langue anglaise, les deuxième et troisième actes sont de plus en plus intenses, concentrés d'émotion douloureuse et de vocalité sombre. Ils sont aussi, et c'est peut-être leur plus grande qualité, de plus en plus courts.

À voir jusqu'au 20 octobre au Théâtre des Champs-Élysées. À écouter le 24 octobre à 19h30 sur France Musique. À voir sur le site du Théâtre des Champs-Élysées le 16 octobre et ultérieurement sur Arte.

Alain Zürcher

 
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