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Écoutes de Spectacles

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*** Tristan und Isolde Paris Théâtre des Champs-Élysées 18/05/2016

 
Daniele Gatti (dm)
Pierre Audi (ms)
Willem Bruls (dr)
Christof Hetzer (sc,c)
Jean Kalman (l)
Anna Bertsch (v)
Tristan  : Torsten Kerl
Isolde  : Rachel Nicholls
Brangäne  : Michelle Breedt
Le Roi Marke  : Steven Humes
Kurwenal  : Brett Polegato
Melot  : Andrew Rees
Un berger, Un jeune marin  : Marc Larcher
Un timonier  : Francis Dudziak

photo © Vincent Pontet

Dur dur, de mettre en scène Tristan et Isolde ! Les rares scènes d'action se jouent ici dans la confusion la plus totale, comme dans la vraie vie peut-être, quand Tristan est blessé par Melot au second acte puis quand le roi Marke débarque au troisième acte : ici, tout le monde meurt, Brangäne et Marke y compris ! Le reste du temps, ce sont ces airs et ce tapis orchestral sublimement étirés, nourris par la seule présence des chanteurs, que Pierre Audi n'essaie pas de faire bouger, semblant même caricaturer leurs poses figées et artificielles, quitte à prétendre figurer le feu par la glace, la passion par la distance et la froideur. Étrange apport d'un metteur en scène, dont on se demande bien ce qu'il a pu faire travailler et transmettre à ses interprètes pendant des semaines entières de répétitions ! Certes, l'Isolde engagée s'est désistée "après trois semaines de répétions", écrit la direction avec une indubitable rage contenue, mais aurait-elle incarné une vision plus forte du metteur en scène? Torsten Kerl assurément ne le fait pas.

On a rarement vu décors et costumes plus laids et bon marché. Les éclairages même du pourtant brillant Jean Kalman déçoivent. Brangäne et Isolde sont au second acte vêtues de jupes bleues matelassées hideuses, puis les hommes de hardes mal coupées et de godillots, sans que cette esthétique misérabiliste semble nourrir aucun propos. Des panneaux noirs forment une ou deux compositions abstraites qui auraient pu être développées, au lieu de quoi ces panneaux sont laborieusement déplacés et tournés sur le plateau. Une fente verticale à la Fontana lacère un carré noir : lever du jour, sexe ou séparation, ou moins probablement cordes vocales affectées d'un nodule? Là aussi, il aurait été intéressant de suivre et développer ce fil.
Visuellement, la production est dans son genre aussi datée et ringarde que des interprètes en casques en cornes jouant parmi des rochers de carton-pâte et des toiles peintes. Pourquoi dès lors investir dans une production scénique, quand le théâtre des Champs-Élysées propose parallèlement une excellente saison d'opéras en version de concert? Cette ambition ne paie pas : la salle est loin d'être pleine, malgré une affiche très attirante. Wagner était auparavant une folie certes coûteuse, mais l'assurance aussi d'affirmer sa passion artistique avec panache, en remplissant une salle de passionnés reconnaissants prêts à faire la queue toute la nuit pour obtenir une place d'amphithéâtre. Du moins était-ce le cas à l'époque de mon premier Tristan avec René Kollo au Palais Garnier en janvier 1985. Maintenant, il semble que Tristan ne puisse même plus faire risquer à un cadre de compromettre son avancement en se rendant au théâtre à 18 heures...

Reste l'essentiel, l'orchestre superbe et les voix. Sous la baguette de Daniele Gatti, l'Orchestre National de France, clair et lisible, joue Tristan comme un frère de Pelléas. Il n'y a guère qu'au début du troisième acte que l'on souffre de la justesse et du phrasé approximatifs des cordes aiguës.
Rachel Nicholls aussi pourrait être une frêle mais forte Mélisande. Arrivée tard en remplacement de l'Isolde prévue, elle donne à rêver à une distribution comme elle jeune et lumineuse, fraîche de voix et pure d'intentions. Malheureusement, elle doit s'allier à des partenaires plus mûrs et que guette le spectre de la routine. Aucun accord de timbre, de phrasé ni de jeu entre elle et Tortsen Kerl ! Ni avec Michelle Breedt qui tire Brangäne vers la vieille nourrice, la mamma devenue avec l'âge un peu encombrante et ridicule en société. Rachel Nicholls a certes des aigus un peu verts, voire criés. Mais quelle lumineuse clarté, quelle ligne de mélodiste conservée dans le rôle le plus lourd ! Une Isolde adolescente, et pour conclure un "Mild und leise" touchant comme jamais.

Torsten Kerl, bon Siegfried à la Bastille en 2011 et 2013, assure sa voix en la plaçant d'abord un peu trop dans le nez. Globalement plus convaincant que les titulaires du rôle entendus à Munich et Paris en 2005, il ne l'est certes pas au deuxième acte, où son entrée est comme souvent confuse à l'orchestre aussi - comme si l'explosion de la passion était trop difficile à jouer en rythme après l'alanguissement d'une attente trop confortable ! Mais une fois bien posé et physiquement assis, le couple se concentre mieux, pour le duo d'amour le plus long de l'histoire de l'opéra. Et surtout, Tortsen Kerl a gardé de formidables ressources en réserve pour un troisième acte magistral. Enfin seul sur scène et gérant seul sa présence, ses intonations, son phrasé, il montre une concentration sans faille, à la fois mentale et vocale, avec une émission d'un bout à l'autre concentrée sur "i", cette pierre philosophale des Heldentenors qu'aucune technique italienne ne saura jamais égaler.

Les inégalités ne sont pas non plus négligeables entre les autres rôles masculins. Si Brett Polegato est un Kurwenal solide et de bon aloi, très en phase avec son personnage d'ami viril et fidèle, Steven Humes est un Marke vocalement et dès lors psychologiquement très étrange. Il mêle en effet à sa voix chantée des notes comme parlées, détimbrées et soufflées. Il est d'une clarté de timbre étonnante, mais ouvre et bouche paradoxalement les rares aigus de son rôle. Sa diction paraît d'abord agréablement claire mais énerve rapidement par une surarticulation qui nuit à son timbre comme à sa ligne.

Bref, une production inégale et scéniquement injustifiée, qui offre des moments superbes et fait découvrir une Isolde très prometteuse !

À voir jusqu'au 24 mai au Théâtre des Champs-Élysées. À écouter le 25 juin à 19h sur France Musique.

Alain Zürcher

 
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