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Écoutes de Spectacles

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***½ Il ritorno d'Ulisse in patria Paris Théâtre des Champs-Élysées 03/03/2017

 
Emmanuelle Haïm (dm)
Mariame Clément (ms)
Julia Hansen (sc,c)
Bernd Purkrabek (l)
Ulysse  : Rolando Villazón
Pénélope  : Magdalena Kožená
Junon  : Katherine Watson
Eumée  : Kresimir Spicer
L'Amour / Minerve  : Anne-Catherine Gillet
La Fortune / Mélanthe  : Isabelle Druet
La Fragilité humaine / Pisandre  : Maarten Engeltjes
Le Temps / Antinoüs  : Callum Thorpe
Jupiter / Amphinome  : Lothar Odinius
Neptune  : Jean Teitgen
Télémaque  : Mathias Vidal
Eurymaque  : Emiliano Gonzalez Toro
Irus  : Jörg Schneider
Euryclée  : Elodie Méchain


photo © Vincent Pontet

Emmanuelle Haïm et Mariame Clément réussissent à donner une cohérence et un intérêt à cet opéra de Monteverdi, moins séduisant et passionnant que L'incoronazione di Poppea créée deux ans plus tard, moins révolutionnaire et poétique que L'Orfeo, oeuvre de jeunesse fondatrice créée trente-trois ans auparavant.

L'orchestration et l'effectif choisis sont riches. On y apprécie les timbres typiques des vents anciens, qu'Emmanuel Haïm associe efficacement à certains personnages. Le continuo est particulièrement fourni, et les percussions apportent une nécessaire touche populaire et rythmique. On rêve cependant toujours d'une variété plus grande dans l'orchestration des oeuvres tardives de Monteverdi, dont rien ne nous est parvenu, à la différence de celle de L'Orfeo. Et en parlant de rythme, ces éternelles siciliennes sont tout de même lassantes !

Le décor est intelligemment conçu pour tout contenir. Il est construit à partir du palais de Pénélope, centré autour de son lit - la lumière "déjà vu" clignote très fort, mais cela fonctionne quand même. Au-dessus du lit, un rideau dans un cadre. Si le cadre est celui d'un tableau, le rideau est celui d'un théâtre. Il s'ouvrira sur la jubilatoire trouvaille du "Café de l'Olympe" où vivent les dieux : un tableau hollandais, mais en trois dimensions. Un autre tableau, plus large, nous montre des montagnes telles que peintes par Holder, luxe helvétique démesuré pour servir de toile de fond à la rencontre entre Ulysse et le berger Eumée. D'alcôve resserrée autour du lit, les parois du palais peuvent s'éloigner pour en dilater puis à nouveau resserrer l'espace. Belle et efficace structure assurément !
La scène avec le bateau et les Phéaciens est traitée dans un style burlesque kitsch qui offre une respiration à la soirée, au même titre que les désopilantes scènes avec Irus, grand mangeur de hamburgers et pollueur désinvolte ! D'autres interventions kitsch ponctuent la soirée : un canapé volant, des onomatopées de BD dans des phylactères, les maquettes d'architecture offertes par les prétendants, le distributeur de Coca-Cola découvert par Ulysse à son retour dans son palais, le sang répandu par Minerve sur les prétendants tués... Mais le coeur de l'action reste dramatique et concentré, Pénélope et Ulysse ne quittent pas le premier degré de leur mythique histoire !
Les costumes sont déjà vus aussi : Mélanthe et Eurymaque sont habillés en domestiques de théâtre de boulevard, les prétendants en costumes...

Monteverdi donne à chacun de ses personnages du temps et du texte, mais on ne croit pas également à tous. L'inégalité entre eux est en même temps vocale : ceux qui sont moins à l'aise vocalement peinent à nous convaincre scéniquement. La distribution vocale séduit sur le papier, c'est sans doute d'ailleurs son but, afin d'attirer public, mécènes, diffuseurs... Mais la réalité est moins séduisante et homogène.
Rolando Villazon est à la fois la star attendue et le principal écueil vocal de la production. On l'imaginait à l'aise dans un rôle peu héroïque, où les raisons et occasions de forçage vocal sont plus rares, mais il n'a malheureusement pas réussi à trouver une émission moins agressive qui fasse sonner son instrument dans son état actuel. Au milieu de la soirée, quelques passages font imaginer qu'une émission plus détendue, sur le souffle, avec un alignement correct de la nuque, pourrait fonctionner. Mais elle semble impossible à trouver d'emblée comme à conserver. Dès son entrée, il émet ses forte trop en pression, en ouvrant trop grand la bouche par devant, en avançant la tête et en cassant la nuque. Des notes de passage font entendre les mini couacs d'un adolescent en train de muer. Est-ce pour les éviter que Rolando Villazon force tellement l'accolement de ses cordes, avec une technique et un résultat proches de l'aboiement ? Aucune harmonie n'est bien sûr possible dans son duo final avec Pénélope.
Les autres rôles masculins sont heureusement superbement tenus. À la rencontre de Kresimir Spicer en Eumée, on respire enfin d'entendre une voix librement émise sur le souffle. Eumée de grand luxe, c'est d'ailleurs Ulysse qu'il chante habituellement, depuis son incarnation aixoise de 2000 sous la baguette de William Christie, disponible en DVD. L'arrivée de Mathias Vidal en Télémaque est une autre grande bouffée d'air frais. Éternellement jeune, Mathias Vidal a cependant bien mûri, depuis le temps où sa seule candeur tenait lieu de technique à sa voix claire et directe. Il a concentré et corsé son émission sans jamais la grossir, et offre maintenant une palette sonore et une expressivité plus riches, des phrasés plus souples et complexes. Chez les basses, Jean Teitgen est un solide Neptune, mais c'est Callum Thorpe qui emporte l'adhésion avec une voix à la fois profonde et claire, pure et intense. Comme tout paraît facile et évident dès qu'il ouvre la bouche ! Il en serait presque impossible à distribuer, tant il éclipse ses partenaires. Lothar Odinius a lui une émission un peu trop ouverte.
Chez les femmes, Anne-Catherine Gillet est un Amour un peu forcé mais une Minerve tranchante, une maîtresse chanteuse. Isabelle Druet a aussi épanoui sa voix, elle fait moins sa "petite bouche", une fois passées ses premières répliques un peu serrées et surtimbrées. Certaines de ses interventions semblent exagérément poitrinées alors que d'autres, comme sa scène avec Pénélope, sont dans un registre plus aigu et souple, est-ce le rôle de Mélanthe qui veut cela ? Magdalena Kozena est crédible en Pénélope. Fondant son interprétation mais aussi son émission vocale sur le texte, elle ne cherche pas la séduction du timbre. Élodie Méchain est annoncée souffrante, ce qui explique sans doute que sa nourrice sonne un peu vieillie, bien qu'il ne s'agisse pas de l'habituelle nourrice travestie comique.

Un spectacle séduisant qui mêle l'artifice à la justesse, mais souffre d'inégalités dans sa distribution.

À voir jusqu'au 13 mars au Théâtre des Champs-Élysées. À voir en différé le 13 mars 2017 à 19h30 sur Culture Box et Medici TV, et sur France 2 en 2017. À écouter sur France-Musique le dimanche 26 mars 2017 à 20h.

Alain Zürcher

 
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