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Écoutes de Spectacles

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***½ Winterreise RS Paris Opéra Comique 23/11/2017

 
Thierry Fischer (dm)
Jasmina Hadziahmetovic (ms)
Frieder Aurin (v)
Hella Prokoph (d)
Julian Prégardien, ténor

photo © Bohumil Kostohryz

L'Opéra Comique présente l'interprétation composée du Voyage d'hiver de Schubert par Hans Zender. À ce niveau d'interprétation s'ajoute celui de la mise en scène de Jasmina Hadziahmetovic.
Déjà bien connue et régulièrement donnée, la version de Zender est intéressante en ce qu'elle revisite un chef d'oeuvre dont on a chaque détail dans l'oreille. Chaque modification qu'elle apporte, chaque éclairage nouveau apparaît donc clairement en relation avec l'original et suscite la réflexion. Hans Zender colore le piano par son orchestration : vents souvent inquiétants et cordes grinçantes (formidable Erstarrung!) ou harmonie parfaite d'un quatuor à cordes, harpe céleste, accordéon populaire et coloré, étrangeté chaudement résonante du marimba... Il figure aussi le bruit des pas et a recours à l'évocatrice machine à vent pour faire tourner la girouette (Die Wetterfahne) ou souffler la neige. Mais il va aussi beaucoup plus loin. Comme il l'écrit : « Ma "lecture" du Voyage d’hiver (...) se sert de manière systématique des libertés que les interprètes ont pour habitude de s’accorder de façon intuitive, telles qu’extension - respectivement contraction - du temps, transposition dans d’autres tonalités, dégagement des nuances de couleur caractéristiques. S’y ajoutent les différentes possibilités de "lire" la musique : sauter dans le texte, répéter certaines lignes à plusieurs reprises, interrompre la continuité, comparer différents modes de lecture d’une même partie. Une autre possibilité extrême, dont je me suis servi dans mon interprétation, est le déplacement des sons dans l’espace. » Hans Zender amplifie aussi chez Schubert les « germes, dont l’éclosion n’apparaît que plusieurs décennies plus tard chez Bruckner, Wolf et Mahler. » « Certains endroits du Winterreise semblent même déjà aviser l’expressionnisme de notre siècle... Ce sont entre autres ces perspectives de Schubert que j’essaie de mettre en exergue dans ma reconstruction, tout comme l’enracinement de son œuvre dans le folklore. » On peut ainsi écouter comme dans un rêve ce Voyage d'hiver qui souligne ici un Ländler, une phrase de Sprechgesang à la Schönberg, le dialogue d'un quatuor à cordes ou une fanfare funèbre... Zender nous offre à la fois les références que Schubert avait à l'esprit et la postérité de sa création. En étirant par exemple le tempo de plusieurs passages et en les amplifiant, il en fait surgir des phrases wagnériennes.

Le deuxième filtre de la mise en scène n'apporte malheureusement pas une aussi grande richesse de réflexion, allant jusqu'à affronter et détruire l'apport de Zender. Souvent, elle semble issue d'une réflexion pratique mais abstraite, détachée de l'oeuvre : que faire pour avoir l'air intelligent tout en étant visuellement assez varié et astucieux ? Le dispositif scénique lui-même est stupide : une boîte rectangulaire blanche posée sur scène, dont les parois sont des stores vénitiens montés ou descendus à l'aide de bruyants moteurs électriques qui ajoutent un "instrument" inintéressant à ceux de Zender ; un lit blanc sur lequel le Voyageur apparaît couché. Pourquoi un lit, pourquoi blanc, pourquoi couché ? Ah oui, un lit comme une tombe, blanc comme la neige... Mais l'oeuvre de Zender commence au contraire, au plus près de Müller et Schubert, par l'amplification du bruit des pas, de la marche. Plus tard ce sont des projections de circulation automobile, puis les passants d'une rue commerçante allemande. Paradis perdu de la normalité et de la vie bourgeoise ? La seule justification du lit est peut-être de pouvoir se transformer en sépulture : le Voyageur en retire le drap et y creuse sa tombe dans une terre noire et sablonneuse qu'il peut esthétiquement projeter sur les stores, en une nouvelle création sonore qui poursuit celle des lames raclées et froissées. Vers la fin, Julian Prégardien dépenaillé allume des bougies rouges. What else ? Comme il a fini de se battre avec les stores, on entre un peu mieux dans l'atmosphère du cycle.
Bizarrement, la vidéo n'est jamais utilisée pour évoquer un cheminement, un déplacement ou le passage du temps - ou bien si, par la projection à l'envers de l'enterrement (donc du déterrement) du Voyageur sous le sable noir, ou auparavant par l'effacement de phrases de texte, obtenu là aussi par une projection à l'envers. Mais pourquoi faire jouer le Voyageur avec le texte ? Il s'agit certes pour nous de poèmes, mais pour lui ? Tout pléonasme est par contre soigneusement évité : on ne verra pas l'ombre d'une corneille, d'une girouette ou d'un poteau indicateur ! Le Voyageur s'enduit certes le visage de blanc, mais il le fait bien avant Der greise Kopf, Lied où le givre blanchit ses cheveux avant l'âge. À l'inverse de Zender, Jasmina Hadziahmetovic n'amplifie pas l'original. Une approche comme celle du Collectif 1927, réinterprètes ici-même de la Flûte Enchantée, aurait sans doute mieux prolongé sa vision.

L'Ensemble intercontemporain créé par Pierre Boulez semble éloigné des feux de l'actualité, mais sa saison publiée sur son site est pourtant bien remplie. On y retrouve des membres historiques comme Sophie Cherrier à la flûte, Pierre Strauch au violoncelle ou Jens McManama au cor. Étonnamment, la justesse pose des problèmes ce soir à ce dernier. Les décalages des instrumentistes (par exemple dans Der Lindenbaum) semblent aussi excéder les demandes du compositeur. Thierry Fischer a déjà accompagné des chanteurs (jusqu'à Renée Fleming!) avec l'orchestre symphonique de l'Utah, mais l'alchimie entre la fosse et le plateau ne fonctionne pas totalement ce soir.

Julian Prégardien chante lui aussi parfois faux, à la demande de Zender (par exemple dans Einsamkeit) et même un peu plus souvent, quand il baisse certaines notes (à la fin de Die Krähe) ou en force d'autres (sur "Herz" dans Die Post). Zender demande aussi ici ou là un brusque changement de tonalité ! Dès Gute Nacht, il fait répéter certains segments de phrase et en amplifie d'autres, exagérément fort mais ce seront heureusement presque les seuls de la soirée. À la fin de Gute Nacht, les inversions de paroles de Julian Prégardien ne sont par contre pas demandées par Zender. Ce dernier fait parfois varier le tempo, avec par exemple une accélération comique au milieu de Die Post. Mais ce soir, c'est Thierry Fischer qui impose un tempo très lent dans Letzte Hoffnung puis Im Dorfe.

La voix de Julian Prégardien est toujours superbe, dans la droite ligne de celle de son père Christoph, qui a lui-même enregistré cette version du cycle il y a dix ans. Sa présence scénique est également magistrale, même quand on se demande ce que la metteuse en scène a voulu lui faire incarner.

Alain Zürcher

 
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