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Écoutes de Spectacles

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**½ À la bien-aimée lointaine R Paris Théâtre de l'Athénée 19/02/2018

Stanislas de Barbeyrac , ténor
Alphonse Cemin, piano

Bon signe pour ce récital : il n'a cessé, du début à la fin, de s'améliorer vocalement et musicalement ! Quoi que plus rassurant aussi qu'un chanteur français chante mieux dans sa propre langue qu'en allemand ? C'était pourtant chose très rare il y a peu ! Roberto Alagna a sans doute été le premier de sa génération à redécouvrir et démontrer que l'articulation des paroles et le chant n'étaient pas incompatibles - ils sont même consubstantiels !

Est-ce le trac ? En début de soirée, Stanislas de Barbeyrac engorge régulièrement sa voix. Son Adelaide manque de liberté et lui reste dans la gorge. Ses aigus restent coincés et sa voix sonne vieillie. De plus, quand il serre un son, il ralentit aussi le tempo. Une contraction de la racine de la langue, et peut-être aussi des parois du bucco-pharynx, complique particulièrement les voyelles fermées comme [y] (le "u" français). Comme pour compenser cela, Alphonse Cemin allège son jeu et sous-joue les articulations et les accents attendus. Cette mollesse d'attaque, dans un tempo assez rapide, le conduit à escamoter bien des notes. Sa rapidité a cependant le mérite de faire avancer régulièrement la musique et son partenaire.
Le dernier Lied du cycle An die ferne Geliebte, "Nimm sie hin denn, diese Lieder", est à l'inverse ralenti à l'extrême. Barbeyrac y réussit le final forte, de même qu'il trouve de beaux piani. Ce sont les nuances intermédiaires qui posent problème, quand il ne lâche pas complètement sa mâchoire et sa voix. Il semble vouloir surtimbrer cette dernière grâce à un "métal" généré par une contraction resserrant le conduit vocal, à travers lequel il doit dès lors appliquer une pression excessive. Cette combinaison de resserrement et de pression empêche la liberté du texte.

Amorcées de manière très problématique, les Nuits d'Été de Berlioz voient ensuite les deux musiciens commencer à s'accorder et à s'exprimer ensemble. La Villanelle est plombée par un tempo trop lent, auquel Stanislas de Barbeyrac répond en traînant sa voix et en épaississant ses consonnes ("les m-merles"!). Alphone Cemin sous-joue, pianote et retient toujours autant, comme s'il hésitait à enfoncer vraiment les touches. Dès Le Spectre de la Rose, Barbeyrac est plus juste en étant plus léger, jusqu'à "tu me pris", où il empâte à nouveau sa voix. Cemin conjugue bien les lignes mélodiques de son introduction puis soutient mieux l'intensité croissante du chant.
Dans Sur les Lagunes, la tension vocale est mieux conduite, plus fluide. Au lieu d'être comme auparavant un frein à l'expression, elle est justifiée par le sentiment dramatique. Des attaques légèrement rauques et gutturales, ainsi sur "Comme dans la nature", semblent cependant témoigner d'un désir (conscient ou non) de placer la voix plus profondément qu'il ne serait naturel.
Absence sonne sincère. Ses paroles s'articulent du coup plus librement. La voix de Barbeyrac n'y perd rien mais trouve au contraire une intensité plus libre, moins "kaufmannienne". En disant plus simplement le texte, il s'affirme aussi davantage comme chanteur, avec la belle couleur berliozienne qu'il a pu manifester récemment en Hylas des Troyens. Dans Au cimetière, il réussit des piani plus libres et purs, "sur le souffle", moins serrés et moins en pression. On retrouve cependant cette pression sur le resserrement excessif de l'articulation du [k] dans "comme en soupirent aux cieux". Le "u" de "une ombre" suscite aussi le resserrement déjà noté. "Les belles de nuit" sont attaquées sur la gorge et "jettent" par en-dessous. Cemin crée une belle ambiance, soutenue et perlée à la fois, plus en harmonie avec le chanteur.
Des attaques par en-dessous plombent toujours L’île inconnue, mais "Angsoka" et les "dites" aigus sont émis avec une belle franchise. Le [e] de "aller" est engorgé mais le [e] final de "souffler" est libre, la racine de la langue n'étant alors plus contractée.

Dans les Banalités de Poulenc et Apollinaire, Cemin joue davantage, et Barbeyrac est plus direct et franc. Sa diction est excellente là où elle devrait être la plus difficile, dans Fagnes de Wallonie, qui ne lui laisse pas le temps de trafiquer sa voix et surjouer le chanteur. Dans Voyage à Paris, il trouve plus facilement la souplesse du rythme et du phrasé de Poulenc que précédemment le classicisme du phrasé Beethovénien. Grâce à une mâchoire et une langue beaucoup plus libres, Sanglots est superbement conduit musicalement, en accord avec un pianiste décidément plus inspiré par Poulenc !

Des bis éclectiques ont permis à Barbeyrac de faire découvrir d'autres facettes de son talent. Sa couleur vocale est parfaitement adaptée à la Sérénade de Don Juan de Tchaikovski, mais même en russe, une liberté accrue de la langue et de la mâchoire permettraient un résultat encore plus libre et percutant. "La fleur que tu m'avais jetée" de Carmen de Bizet est superbement prometteur, et avec le pianissimo sur "toi" s'il vous plaît ! En dernier bis, l'air "J'ai fait trois fois le tour du monde", extrait des Cloches de Corneville de Planquette, un des tubes du grand baryton Michel Dens, ne pose pas de difficultés à notre ténor.

Alain Zürcher

 
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