L'Atelier du Chanteur Operabase

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****½ Orfeo ed Euridice Paris Théâtre des Champs-Élysées 28/05/2018

 
Diego Fasolis (dm)
Robert Carsen (ms)
Tobias Hoheisel (sc,c)
Robert Carsen et Peter Van Praet (l)
Orfeo  : Philippe Jaroussky
Euridice  : Patricia Petibon
Amore  : Emoke Baráth

photo © Vincent Pontet

Le théâtre des Champs-Élysées fait salle comble pour accueillir le chef d'oeuvre de Gluck. Un opéra classique abordable et qui a le bon goût de ne durer qu'une heure trente, trois chanteurs seulement à payer, c'est un rêve de directeur, et la possibilité de réunir une affiche brillante et consensuelle !

Gluck a révolutionné l'opéra en l'épurant. Carsen ne révolutionne pas la mise en scène mais se met au service de cette épure, à la fois esthétiquement et dramatiquement. La production du metteur en scène canadien date de 2011 à Toronto, où elle a été créée pour la Canadian Opera Company. Les lumières sont superbes et le spectacle est visuellement très beau. Mais même une fois passé le goût douteux de la mise en terre d'Euridice drapée dans un linceuil (sur lequel se précipite son mari éploré), les expressions et les gestes sont d'une expressivité convenue, d'un "expresssionnisme petit-bourgeois". Certes, le sol volcanique noir du décor unique, les costumes sombres et les chapeaux nous renvoient sur une île méditerranéenne au milieu du siècle dernier, mais le tragique n'y est pas poussé à bout. Seules les silhouettes noires des choristes, découpées en contre-jour sur le cyclo, ont une beauté intemporelle, mi-hiératique mi-populaire.

La musique simple et directe de Gluck est rendue avec une belle intensité par les Barocchisti de Diego Fasolis, malgré quelques attaques imprécises. Che farò senza Euridice nous laisse sur notre faim, mais que faire de mieux avec cet air étonnamment fade pour un compositeur qui prétendait retrouver une justesse et une intensité de sentiment ? L'air d'Euridice Che fiero momento est par contre interprété avec un intensité poignante par une Patricia Petibon à moitié ensevelie, qui semble se raccrocher à la terre pour ne pas être engloutie. Il est vrai que la version italienne évite le ridicule des rimes en "i-e" du texte français, qui empêche généralement d'éprouver une émotion sincère à son écoute.

Très présent sur scène, Philippe Jaroussky déploie sa silhouette de gravure de mode mais aussi une rare justesse dramatique, portant son personnage de bout en bout à travers le plateau nu. Il gagne dans ce rôle un poids vocal, un ancrage et une autorité qu'on ne lui connaît pas toujours.

Gluck a redonné au choeur une présence et une importance inspirées par la tragédie grecque. Le choeur de Radio France est ici idéal pour l'incarner, avec juste assez de compétences scéniques pour être visuellement juste, et une palette éblouissante de nuances et couleurs vocales, judicieusement composée par Joël Suhubiette.

Un spectacle intense et sans faute, à voir jusqu'au 2 juin au Théâtre des Champs-Élysées, puis à l'Opéra Royal de Versailles. À écouter sur France-Musique le dimanche 10 juin 2018 à 20h.

Alain Zürcher

 
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