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Écoutes de Spectacles

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***½ Les p'tites Michu Paris Théâtre de l'Athénée 19/06/2018

 
Pierre Dumoussaud (dm)
Rémy Barché (ms)
Salma Bordes (sc)
Oria Steenkiste (c)
Marianne Tricot (illustrations)
Stéphane Bordonaro (v)
Florent Jacob (l)
Marie-Blanche  :  Violette Polchi
Blanche-Marie  :  Anne-Aurore Cochet
Mlle Herpin  :  Caroline Meng
Ida  :  Jenny Daviet
Gaston  :  Philippe Estèphe
Général des Ifs  :  Boris Grappe
Monsieur Michu  :  Damien Bigourdan
Madame Michu  :  Marie Lenormand
Aristide  :  Artavazd Sargsyan
Bagnolet  :  Romain Dayez

photo © Nemo Perier Stefanovitch

Les adorables petites Michu, fille de la fameuse Madame Michu qui inspira beaucoup plus tard un publicitaire, investissent l'Athénée ! Cette coproduction avec l'indispensable Palazzetto Bru Zane et Angers-Nantes Opéra a d'abord été créée à Nantes puis Angers, dans des salles donc plus grandes, avec l'effectif orchestral et le choeur prévus par Messager.

Pour la première fois, la réduction de Thibaut Perrine ne m'a pas convaincu. Écrite pour 12 instrumentistes (2 violons, alto, violoncelle, contrebasse, flûte, hautbois, clarinette, basson, cor, cornet, percussions), elle privilégie les vents sur les cordes réduites au minimum. Ces accents de guinguette convenaient très bien aux opérettes plus burlesques choisies par les Brigands, mais la finesse et l'élégance de Messager n'en sortent pas indemnes. De manière plus amusante, le choeur est chanté par les solistes inoccupés placés de part et d'autre du plateau dans des sortes de loges d'avant-scène découpées dans le style années 60 du décor.
L'équilibre entre fosse et plateau n'est pas non plus idéal. Non que les chanteurs soient couverts, mais les lignes orchestrales prennent bien trop d'importance par rapport à celles des chanteurs.

La nécessité vécue par ces derniers de devoir se faire entendre dans de vraies salles d'opéra et par dessus un orchestre est peut-être aussi à l'origine d'émissions problématiques, peu adaptées à ce répertoire et ne donnant pas une grande clarté aux paroles. Apparaissant parmi les premiers sur scène, Marie-Blanche et Gaston cravatent en effet beaucoup, abaissant et écrasant leurs larynx. Est-ce en cherchant un timbre plus sombre ou plus sonore ? Ou, pour Philippe Estèphe qui ne se départit jamais de ce timbre artificiel sans aucun rapport avec sa voix parlée, l'influence d'une certaine école française ? Violette Polchi, elle, se détend en cours de soirée, à partir de son duo chez le général, et Messager semble faire monter progressivement la tessiture de son personnage, ainsi dans ses couplets "N'est-ce pas que j'ai de la branche" ! Mais était-il nécessaire d'appuyer à ce point les graves du début, alors même que dans sa gouaille faubourienne, elle utilise une voix parlée grave mais beaucoup plus libre ? Violette Polchi révèle un très séduisant tempérament dramatique dans la catégorie "brune piquante", opposé à celui aussi convaincant d'Anne-Aurore Cochet en "blonde coincée", qui elle a la voix claire que l'on associe spontanément à Blanche-Marie.

Artavazd Sargsyan fait entendre une voix solaire à la Mariano, émise avec un séduisant naturel et une prononciation très efficace. Il semble d'abord naturellement gauche sur scène, mais cette gaucherie n'est sans doute que la composition de son personnage de benêt, car il manifeste ensuite dans ses numéros dansés la plus grande aisance et souplesse. Chaque personnage est très bien campé et défini, avec le degré de caricature que l'on attend et même plus ! Romain Dayez crée ainsi un amusant Bagnolet particulièrement maniéré, et Boris Grappe un rude militaire.

photo © Nemo Perier Stefanovitch

Aucune des innombrables remarques et nuances sexistes et vulgaires du livret n'a été escamoté par Rémy Barché, qui fait parfaitement comprendre l'histoire, en rentrant très idiomatiquement dans les codes de l'opérette. De manière plus gênante, on reconnaît dans le phrasé, la diction, les accents et inflexions parlées des comédiens une bonne part fidèlement décalquée de l'enregistrement de l'Orchestre Radio-Lyrique de 1953. L'écoute des grands anciens est certes une bonne manière de s'imprégner d'une tradition perdue et de la faire revivre, mais n'est pas favorable à la recréation d'une oeuvre sous un éclairage plus contemporain. Il en découle un certain artifice et un manque d'homogénéité entre interprètes, chacun ayant diversement construit son personnage à partir d'éléments empruntés ou suggérés. Le style adopté rappelle effectivement souvent une diffusion radiophonique des années 50. C'est peut-être aussi ce que veut suggérer le décor rétro et la projection d'un générique cinématographique pendant l'ouverture ? Les archétypes défilent donc, comme dans la scène initiale de la pension, où il faut jouer les adolescentes, chose délicate ! Quitte à jouer avec des archétypes, autant les pousser à bout en allant plus loin dans l'incarnation et l'improvisation, comme l'impayable Damien Bigourdan, dont on ne sait plus quelles racines provinciales il attribue à Monsieur Michu, tant il passe d'un accent à l'autre au gré des occasions.

L'oeuvre est délicieuse dans son livret comme dans sa musique, et nous convainc toujours. Des répliques à l'humour pince-sans-rire sont désopilantes, comme « Nous séparer n'est pas le mot... nous quitter pour toujours, seulement » ou « Il faut nous réfugier à l'étranger... du côté de Saint-Mandé ». Les airs tendres évoquent déjà Véronique, que Messager composera l'année suivante, mais des "rataplan" et les fameux "Michu ! Michu ! Michu !" rappellent aussi Offenbach, tandis que la satire sociale et le burlesque évoquent Hervé. Messager insère même une prière à Saint-Nicolas dans son oeuvre, comiquement reprise avec des paroles inverses après l'apparition du capitaine !

Le décor avec ses couleurs rose bonbon et bleu est séduisant et bien éclairé. Les costumes participent aussi au succès visuel de la production, dont les talentueux interprètes gagneront sans doute encore en liberté et en personnalité.

À voir jusqu'au 29 juin au Théâtre de l'Athénée.

Alain Zürcher

 
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