L'Atelier du Chanteur Operabase

Écoutes de Spectacles

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***** Donnerstag aus Licht Paris Opéra Comique 15/11/2018

 
Maxime Pascal (dm)
Benjamin Lazar (ms)
Adeline Caron (dc)
Yann Chapotel (v)
Christophe Naillet (l)
Augustin Muller (réalisateur en informatique musicale)
Florent Derex (projection sonore)
Michael ténor (acte I)  :  Damien Bigourdan
Michael ténor (acte III)  :  Safir Behloul
Michael trompette  :  Henri Deléger
Michael danseur  :  Emmanuelle Grach
Eva soprano (acte I)  :  Léa Trommenschlager
Eva soprano (acte III)  :  Élise Chauvin
Eva cor de basset  :  Iris Zerdoud
Eva danseuse  :  Suzanne Meyer
Luzifer basse  :  Damien Pass
Luzifer trombone  :  Mathieu Adam
Luzifer danseur  :  Jamil Attar
Paire d'hirondelles-clowns clarinettes  :  Alice Caubit, Ghislain Roffat

photo © Vincent Pontet

Karlheinz Stockhausen souhaitait un théâtre à l'italienne pour son opéra Donnerstag, l'Opéra Comique lui offre cet écrin. Trop petit pour cette oeuvre titanesque ? Certainement pas. L'ensemble sonorisé Le Balcon ne nous a-t-il pas conquis d'abord au théâtre de l'Athénée, salle encore plus petite ?
Cette soirée déjà longue n'est que la première de Licht, qui compte, comme la semaine, sept journées. Le Balcon s'attaque à la première création intégrale de ce cycle de 29 heures composé entre 1977 et 2003. Dès juin 2019, ils présenteront à la Philharmonie de Paris Samstag, dont ils avaient déjà monté Luzifers Abschied (le départ de Lucifer) à la Basilique Saint-Denis en juin 2016. L'intégrale devrait être achevée en 2024.

Stockhausen semble avoir voulu pousser encore plus loin que Wagner les concepts de cycle et d'oeuvre d'art totale. Chaque personnage est par exemple incarné par un chanteur, un instrumentiste et un danseur ! Heureusement, ces personnages sont seulement au nombre de trois : Michael, Eva (la femme séductrice mais aussi la mère!), Luzifer (l'ange déchu Lucifer mais aussi le père!). Si Licht se compose de journées de formes très différentes, c'est déjà le cas des trois actes de Donnerstag : un premier acte de théâtre musical où un non germanophone passe son temps à lire les surtitres affichés sur trois écrans correspondant aux trois personnages, un deuxième acte purement instrumental mais pourtant le plus beau et intense dramatiquement (car joué sur scène par les instrumentistes), et un acte final hénaurme, convoquant deux orchestres, cinq choeurs répartis dans la salle, au service d'un discours mystique particulièrement fumeux, auprès duquel Wagner semble un philosophe des Lumières.
Émanation du leitmotiv wagnérien, chaque personnage a sa formule mélodique. Wagner vient particulièrement à l'esprit quand au deuxième acte un magma sonore évoque le prélude de L'Or du Rhin, avant que Michael trompette ne se dresse sur le plateau tel Siegfried entouré des murmures de la forêt. Le fauve africain est avec son tuba un évident avatar du dragon Fafner.

photo © Stéfan Brion

Les deux premiers actes sont narratifs, le premier plus symboliquement : il décrit l'enfance de Michael entre une mère qui l'éveille à l'art et un père qui chasse et part à la guerre, puis son initiation érotique avec Mondeva, transformation lunaire d'Eva en femme-oiseau-instrumentiste. Le second est un naïf voyage initiatique à travers le monde, au cours duquel Michael-Karlheinz découvre et dialogue avec différentes traditions musicales et théâtrales, du jazz au théâtre nô. Toute oeuvre d'art totale devra naturellement inclure et transcender ces formes ! Le troisième acte est un festival, tel un Festspiel wagnérien à la gloire de Michael remonté aux cieux. Pour le cas où le spectateur aurait déjà oublié les deux actes précédents, l'oeuvre se clôt sur un résumé en flashback !

La variété des modes de jeu sollicités par Stockhausen est remarquable. La richesse musicale de son oeuvre le place au-dessus de nombre de ses contemporains, et même quand il n'est pas le premier à explorer telle ou telle direction, il a une manière de s'y jeter tête la première avec candeur, qui permet de le suivre sans ennui et même sans irritation. Comme Wagner, il a trouvé un équilibre efficace entre une ambition grandiloquente et une grande simplicité.

Le Balcon a tout recréé, mais Stockhausen avait tout écrit ! Non seulement le livret, mais une multitude de didascalies, d'indications de déplacements et même de gestes et de costumes. Il voulait d'ailleurs que la scène et la danse expliquent la musique, à l'inverse de l'idée générale que l'un ne doit pas doubler l'autre. Les gestes de Michael danseur découplent souvent ceux du chef d'orchestre, semblant dessiner la musique dans l'espace.
Comme le veut l'oeuvre, les incarnations instrumentales et dansées sont aussi marquantes que les incarnations chantées. Emmanuelle Grach en particulier, déjà présente dans la production bâloise de 2016, offre son visage, ses yeux ouverts et son sourire autant que sa danse. Jamil Attar est également un Lucifer très percutant dans sa plus courte scène. Henri Deléger est un formidable trompettiste bardé de toute une panoplie de sourdines. Avec la même aisance, il les utilise, déambule sur scène et terrasse Luzifer trombone. Le voyage de l'acte II lui permet d'explorer plusieurs styles musicaux.
En Eva cor de basset, Iris Zerdoud est aussi convaincante par sa présence que par son jeu instrumental. Alice Caubit et Ghislain Roffat forment une touchante paire d'hirondelles-clowns jouant de la clarinette.

Damien Bigourdan et Léa Trommenschlager sont très convaincants dans leurs rôles au premier acte. Leurs personnages ont d'autres titulaires au dernier acte, moins développé vocalement. Safir Behloul y chauffe progressivement sa voix, jusqu'à sa belle intervention finale.

Comme presque toujours depuis sa création, Le Balcon rassure sur l'état de la jeunesse et sur l'éventuel avenir de l'humanité. Il est stupéfiant de réunir tellement d'intelligences et de talents individuels et de réussir à les faire travailler ensemble, en donnant toujours l'impression d'une création collective ! Il faut maintenant ajouter à ces exploits la longévité (dix ans!) et la maîtrise de la complexité de la production du cycle de Stockhausen, devant laquelle les plus grandes maisons d'opéra ont déjà reculé.

À voir jusqu'au 19 novembre à l'Opéra Comique.

Alain Zürcher

 
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