L'Atelier du Chanteur Operabase

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*** Amadigi Paris Théâtre de l'Athénée 26/01/2019

 
Jérôme Correas (dm)
Bernard Levy (ms,sc)
Patrick Garbit (v)
Nathalie Prats (c)
Christian Pinaud (l)
Amadigi  :  Sophie Pondjiclis
Oriana  :  Amel Brahim-Djelloul
Melissa  :  Aurélia Legay
Dardano  :  Séraphine Cotrez


photo © Michael Bunel

L'Athénée accueille une production destinée à tourner en région parisienne. Son dispositif scénique correspond à cette contrainte mais n'enthousiasme pas : la vidéo y consiste principalement à colorer les murs de bleu, avec quelques ambiances noir-et-blanc plus inquiétantes quand Melissa s'énerve. Les Paladins sont classiquement convaincants dans cette oeuvre haendelienne aussi formatée pour son époque que de nos jours une comédie musicale à succès. Ils nous offrent des contrastes sagement dosés, et un excellent trompette solo.

La note d'intention de Bernard Levy sur la nécessaire modernisation de l'oeuvre par une "esthétique contemporaine très épurée", une articulation du "travail de la lumière à celui de la vidéo" (?) et un "équilibre entre souci de l'histoire, goût du jeu et abstraction des images" ne convainc pas davantage dans ses objectifs que dans sa réalisation. L'intention de Jérôme Corréas de travailler le"parlé-chanté dont le contraste avec le lyrisme des arias da capo sera d'autant plus saisissant" et de "briser parfois le carcan de ces airs à la structure rigide" ne convainc pas davantage, et semble au contraire embarquer Séraphine Cotrez et Aurélia Legay dans des directions vocalement dangereuses.

Ce "parlé-chanté" semble en effet consister à ne pas placer correctement sa voix parlée sur le modèle de la voix chantée, mais à faire se succéder en alternance des sons détimbrés par un excessif mélange de souffle et des sons poussés et forcés. Il s'agit donc, dans l'intention de retrouver le naturel de la parole quotidienne, d'en exagérer les défauts, les excès et les inefficacités physiologiques et acoustiques, mais sans bénéficier de l'amplification qui permet aux chanteurs de variété d'utiliser ces mêmes imperfections. Émis par un instrument vocal ainsi malmenés dans les récits, les airs perdent d'ailleurs eux aussi le lyrisme grâce auquel ils devraient "contraster" avec ces derniers. Il faut la technique solide et l'intelligence d'Amel Brahim-Djelloul ou de Sophie Pondjiclis pour obéir dans une mesure diplomatiquement raisonnable à ces injonctions stylistiques malvenues tout en préservant leurs instruments et leurs personnalités. L'approche vocale et dramatique des concepteurs de ce spectacle impose à Haendel un vérisme à la pertinence plus que discutable.

Trouvant peut-être dans ce vérisme un écho de ses goûts personnels, Aurélia Legay s'y livre généreusement. Elle commence la soirée avec beaucoup de souffle sur la voix et ce "parlé-chanté" volontairement inégal, parfois brut et exclamé, qui fait partir sa voix dans tous les sens. Encore poussée dans son air "Ah! spietato!", selon une conception qui place l'émotion avant l'instrument et la laisse le submerger, sa voix se concentre heureusement dès son air "Io godo, scherzo e rido". Sans dépouiller son personnage de sa furie, son jeu se concentre d'ailleurs comme son émission, et si elle n'a pas la précision et la simplicité nécessaires à la vocalisation, elle devient par contre une comédienne très convaincante.

Le Prince de Thrace, Dardano, est incarné par une jeune contralto. Elle aussi présente d'abord trop de souffle sur la voix, deux registres trop inégaux et cette alternance dangereuse de forçage et de détimbrage dans les récits, qui n'est pas plus favorable à la sincérité de l'expression qu'à la santé de la voix. L'air suivant, loin d'en être plus nourri émotionnellement, n'en est que plus artificiel et ampoulé.
Sophie Pondjiclis remplace elle aussi un des castrats de l'époque de la création. Grâce à un excellent accolement de ses cordes vocales, son émission est nette et efficace, plus homogène et concentrée, avec des voyelles mieux définies ("O rendetemi il mio bene") et de très beaux graves. Au second acte, son émission est nette et pure dans son très bel air "Sussurrate, onde vezzose". Remplaçant le titulaire prévu du rôle, elle garde les yeux rivés sur Jérôme Corréas, ce qui lui permet manifestement de s'acquitter sans faute de sa partie.

Amel Brahim-Djelloul séduit elle aussi par une émission d'une remarquable pureté, sans que l'intensité en soit jamais absente. Dès son bel air "S’estinto è l’idol mio", elle a une manière vocalement et musicalement stupéfiante de varier ses reprises da capo en ne se contentant pas de les orner mais en en renforçant le sentiment et l'engagement. À son écoute, cela semble d'une telle évidence que l'on ne comprend pas que personne ne semble en avoir eu l'idée avant elle. Chez tant de chanteuses, les reprises sont affadies plutôt que renforcées par la tyrannie d'une ornementation qui n'est pas profondément et intimement ressentie et choisie !

La première partie de la soirée se termine avec l'intéressant duo "Crudel, tu non farai" entre Melissa et Amadigi, joué comme un crêpage de chignons entre deux divas. La seconde partie commence avec le bel air "Pena tiranna" de Dardano. On ne comprend simplement pas la nécessité de postillonner un tel accent sur "dolore", et de faire de l'accent le principal ornement de la reprise. Dans son air "Ch’io lasci mai d’amare", Amel Brahim-Djelloul vocalise superbement et est à nouveau très expressive et vocale à la fois dans sa reprise. Melissa chante un air en dialogue avec les vents, où l'on regrette le manque de netteté de ses attaques soufflées, alors que celles de la trompette sont remarquables. Quand elle appelle l'ombre du prince à la venger, un intéressant effet déforme la voix hors champ de Dardano. Mais tout se finit bien, la méchante préférant finalement le suicide au meurtre !

À voir jusqu'au 30 janvier au Théâtre de l'Athénée, puis en tournée jusqu'en mars 2019.

Alain Zürcher

 
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