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**½ Ermonela Jaho, Charles Castronovo R Paris Théâtre des Champs-Élysées 07/06/2016

Marco Zambelli (dm)
Ermonela Jaho, soprano
Charles Castronovo, ténor

Le TCE accueille ce soir la production télévisuelle d'un récital réunissant deux chanteurs en pleine carrière, Ermonela Jaho et Charles Castronovo. Tous deux démontrent après l'entracte une bonne maîtrise des exigences du vérisme italien.
C'est cependant à Massenet que la première partie de la soirée est courageusement consacrée. Ces mêmes qualités de chanteurs véristes y deviennent malheureusement des défauts. Non que le répertoire français nécessite des voix plus légères ou plus claires. Au contraire, il requiert peut-être des voix intrinsèquement plus grandes, mais qui savent dès lors être grandes dans la clarté de l'élocution et la pureté du style. Une voix plus petite mais qui veut faire illusion sur son ampleur pourra convaincre chez les compositeurs véristes, mais pas dans Massenet. Ce dernier exige une définition vocalique plus précise, sans déformation du conduit vocal visant à amplifier ou assombrir le son, car ceci lui fait perdre, avec sa souplesse, toute possibilité d'adéquation fine avec chaque voyelle, chaque note, chaque nuance.

Si l'on oublie une correcte Anna Bolena de Donizetti ici-même en 2008, où Ermonela Jaho était annoncée souffrante, ces mêmes défauts s'entendaient déjà dans sa Julia de la Vestale de Spontini en 2013 : « Ermonela Jaho (...) tube et ampoule d'abord son émission, qui redevient plus naturelle dans les passages plus intimes. Sa jolie voix retrouve alors sa tendresse et sa concentration de ligne, qu'elle perd quand elle s'embarque dans des forte ululés à la fin de son air de l'acte I scène V. Sa voix semble également sous-dimensionnée dans son grand air de l'acte II scène II. (...) Au troisième acte, Ermonela Jaho chante davantage avec sa voix et non celle de Crespin ou de Callas. »
Son premier air de Sapho traduit à nouveau cette technique du bâillement en "patate chaude", avec comme résultat des paroles incompréhensibles, ampoulées à la Barbara Hendricks. Son visage est extrêmement tendu, est-ce le stress supplémentaire apporté par les caméras ? Comme dans Thaïs ensuite, elle ne semble pas avoir le "coffre" pour ces rôles. Dès sa première phrase "Ah, je suis seule enfin", sa voix bouge sous la pression excessive exercée sur un instrument contracté.
Après l'entracte, Adriana lui va mieux. Dans Manon Lescaut de Puccini, elle assombrit artificiellement le début de "Sola, perduta, abbandonata", mais nous régale ensuite des aigus filés qu'elle maîtrise toujours bien.

Sans grossir autant sa voix, Charles Castronovo reflète ce goût actuel pour les ténors sombres à la Jonas Kaufmann. Exit les fragiles Wunderlich, les ténors anglais à la voix blanche, les clairs russes à la Kozlovsky et mêmes les brillants ténors lyriques italiens à la voix solaire, Pavarotti lui-même est oublié et la pureté vocalique est remplacée par un engorgement que l'on n'appréciait naguère que chez les barytons. Déjà en l'entendant en Vincent dans Mireille au Palais-Garnier en 2009, on pouvait penser : « Charles Castronovo (...) barytonne toujours étrangement. Son émission un peu pharyngée semble étouffer le brillant possible de sa voix et du rôle, mais lui confère aussi ce soir calme et rondeur. »
Charles Castronovo s'améliore nettement en cours de soirée, gagnant en concentration de timbre et en mordant, autrement dit en intensité du formant du chanteur. Son premier air extrait de Sapho est émis très bâillé, avec une dilatation de l'oro-pharynx qui le rend difficile à comprendre, tandis que sa tête adopte la position de l'avaleur de sabres, à la Gigli, mais son Werther est déjà plus concentré. Dans le duo de Manon, les deux voix se stimulent et se concentrent l'une l'autre. Dès l'entracte passé, Charles Castronovo retrouve un univers avec lequel il est beaucoup plus en adéquation. Son Fritz est superbe, comme ensuite son Federico de l'Arlesiana. Et d'ailleurs il ne lève plus la tête comme au début.

Trois bis, en commençant par Core 'ngrato pour Castronovo puis la canzone de Doretta dans la Rondine pour Ermonela Jaho. Elle y émet des sons beaucoup plus fins, concentrés et parfaitement soutenus. Sans parler du trac et de ses conséquences, il est vraiment dommage que de nombreux chanteurs croient "assurer" davantage, "donner" davantage, être plus intéressants et plus généreux en grossissant leur voix plutôt qu'en en acceptant les limites et en s'en servant naturellement pour former des voyelles et générer des harmoniques. Non seulement on les comprend alors davantage, mais ils nous touchent aussi davantage, et ces harmoniques font mieux porter leur voix tout en les fatiguant moins. Pourquoi s'en priver ?
La soirée s'achève avec un superbe duo "O Soave Fanciulla" de la Bohème de Puccini, où les voix de nos deux chanteurs s'accordent à nouveau très bien.

À voir mercredi 8 juin à 20h30 sur Mezzo Live HD.

Alain Zürcher

 
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