Felicity Lott et Angelika Kirchschlager R
Théâtre des Champs-Élysées • Paris • 11/05/2004
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C'est à un spectacle expérimental que nous conviait ce soir le très respectable théâtre des Champs-Élysées.
Nulle mise en espace, si l'on excepte deux lettres apportées par un pigeon voyageur schubertien, mais
Graham Johnson invente le récital
durchkomponiert !
Non content de mêler les cycles inspirés par Chamisso à Loewe et Schumann à quatre années d'écart, Graham
Johnson n'en a présenté qu'une sélection, a éclaté certains Lieder en plusieurs fragments, n'en a présenté
d'autres que sous forme d'extraits, en a enchaîné abruptement certains, en a relié d'autres par la version
pianistique de L'Amour et la Vie d'une Femme de Schumann réalisée par Theodor Kirchner, en a
superposé certains chantés simultanément par nos deux chanteuses et enfin a truffé le tout de Lieder de Wolf
ou Brahms et de duos, le tout ordonné selon les étapes principales du cycle de poèmes de Chamisso !
Si les spectateurs non munis du programme ont dû se poser des questions, ceux connaissant par coeur au moins le cycle de Schumann ont pu se sentir souvent frustrés de l'entendre ainsi mis en lambeaux. Ce qui n'a pas empêché le public nombreux d'exprimer sa satisfaction à la fin d'un concert dont la portée novatrice lui a peut-être en partie échappé.
Graham Johnson trouve pour Wolf un jeu incisif et pointilliste qui lui rend bien justice. Pas de subtilité mais guère de force non plus pour Loewe. Pour Schumann, son tempo de flânerie, qui évoque parfois un prélude non mesuré, convient à certains Lieder. D'autres en deviennent déliquescents, comme "Er, der herrlichste von allen" ou "An meinem Herzen", qui perdent tout élan dramatique.
Felicity Lott et
Angelika Kirchschlager
présentent autant de contrastes qu'il est possible. Si la première rayonne par le port royal, la mine,
l'expressivité, la constance du vibrato et des harmoniques aigus, le soutien vocal et la technique sans
faille, la seconde a du mal à se tenir droite. Elle y réussit dans "Was für ein Lied" de Wolf qui du
coup sonne plus tonique et timbré, comme ensuite Mädchenlied de Brahms.
Angelika Kirchschlager chante le plus souvent la tête penchée en avant et presque voûtée, avec un air de
migraine, une inspiration comme une expiration trop hautes et une voix souvent trop diffuse et soufflée, aux
graves parfois sourds mais parfois très bien poitrinés comme dans
"Nun hast du mir den ersten Schmerz getan" de Loewe. Dans les duos, on aimerait que sa voix s'affirme
davantage au lieu de laisser tout le brillant au soprano de Felicity Lott, auquel elle n'offre parfois qu'une
toile de fond un peu cotonneuse.
Si le programme n'est pas musicalement inintéressant, on ne peut s'empêcher de penser que la simple présentation alternée, voire même successive, des cycles complets de Schumann et Loewe aurait sans doute permis de mieux entrer dans l'univers de chaque compositeur, au lieu de devoir zapper incessamment entre eux et trois autres. Les extraits chantés par Felicity Lott rappellent qu'elle est une grande interprète du cycle Frauenliebe und -Leben et font regretter de ne pas l'entendre en entier, même si on ne peut que louer son courage d'avoir osé cette expérience musicale.
Alain Zürcher