Rinaldo OC
Théâtre des Champs-Élysées • Paris • 15/10/2005|
Jean-Claude Malgoire
(dm)
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Avec ce premier opéra d'un cycle de quatre, Jeanine Roze fête au Théâtre des Champs-Élysées le jubilé de carrière de Jean-Claude Malgoire, pionnier de la redécouverte de la musique baroque en France. Ce premier concert permettait d'entendre le premier opéra de Händel enregistré par Jean-Claude Malgoire en 1977 et actuellement toujours disponible en CD depuis sa réédition de 1997, chose rare à notre époque de "rotation" rapide des catalogues musicaux. Si les orchestres baroques ont fait des progrès depuis, et la Grande Écurie et la Chambre du Roy bien entendu aussi, le plateau vocal réuni en 1977 autour de l'impressionnante Carolyn Watkinson séduit encore aujourd'hui.
Jean-Claude Malgoire a toujours eu un certain talent pour choisir ses chanteurs, à moins qu'il ne se contente de garder oreilles et portes ouvertes, ce qui lui permet de mettre le pied à l'étrier à de jeunes voix prometteuses. Les concerts de ce jubilé mêlent ainsi très anciens complices comme Dominique Visse et découvertes récentes comme Philippe Jaroussky. (On peut lire deux intéressantes interviews de ce dernier, mais aussi une interview de Jean-Claude Malgoire sur l'excellent site belge Ramifications.)
On retrouvait ce soir avec plaisir une vision qui n'a finalement guère évolué et est resté relativement proche des dernières interprétations "romantiques" de ce répertoire. Les chefs qui ont suivi Malgoire ont fait assaut d'accentuations, de contrastes et de théâtralité, de manière souvent très réussie mais parfois excessive. La Grande Écurie et la Chambre du Roy, dont les vents sont toujours superbes, a gagné en précision, justesse et finesse, mais Malgoire reste adepte de tempi confortablement "moyens" et de phrasés longs et étonnamment "lisses". Il n'en résulte cependant aucun ennui. Avec certains chanteurs, on croit deviner que le courant passe mieux, que quelque chose se passe pendant le concert, avec d'autres l'interaction paraît faible et on se demande même parfois si chanteur et chef se sont bien mis d'accord pendant les répétitions.
Ce soir, une trachéite imposait une certaine prudence à Jaroussky tandis que Thierry Grégoire gardait une certaine retenue, ce qui donnait à la première partie du concert un aspect prudent voire hésitant. Beaucoup moins brouillon que jadis, Malgoire nous offre cependant toujours une interprétation dans laquelle on peut entrer de plain-pied, qui nous touche par son honnêteté et sa simplicité. Son côté "work in progress" montre le chemin parcouru comme celui restant à couvrir.
Malgré sa trachéite,
Philippe Jaroussky a largement
dominé le plateau vocal, culminant dans un bouleversant "Cara sposa" d'une sublime tendresse.
Excellent également dans ses airs vifs comme "Venti, turbini" ou
"Abbruggio, avampo, e fremo", il communique à l'orchestre son tonus comme ses qualités élégiaques.
Les brillantes trompettes naturelles sont poussées dans leurs derniers retranchements par son air
"Or la tromba in suon festante".
Dominique Visse est ici distribué dans
un étonnant contre-emploi. Le rôle de Goffredo est bien serio pour son tempérament comme pour
l'acidité de son timbre et les inégalités de ses registres, amusantes dans les rôles bouffe où il excelle. Sa
musicalité est heureusement toujours fabuleuse, ce qui lui permet un "Sorge nel petto" phrasé et
nuancé de manière inouie.
Ingrid Perruche conduit bien sa voix
malgré une respiration haute. Ses aigus ne sont pas encore parfaitement libérés dans
"Combatti da forte", mais sont ensuite magnifiquement émis dans "Bel piacere", avec légèreté
et souplesse.
Surtout en version de concert, il est difficile d'entrer sur un air comme "Furie terribili", mais
Delphine Gillot s'en sort bien. à la
recherche sans doute d'un bon ancrage physique, elle se tasse souvent en chantant et empâte un peu son grave.
Ses aigus sont parfois plus criés que chantés. Bonne dans sa scène "Fermati ! - No, crudel !" de
l'acte II avec Rinaldo, elle chante ensuite un "Ah ! crudel" un peu tremblotant. Elle bouscule les
vocalises de sa partie B en poussant du souffle sur chaque note. Sa musicalité semble juste, mais ce potentiel
est compromis par son incapacité à maintenir sa verticalité, son ouverture physique et donc son
appoggio.
Thierry Grégoire est un contre-ténor
prometteur au beau timbre, mais qui donne une impression encore souvent scolaire et fade. Comme c'est le cas
de Nigel Smith, il est à l'aise et sa voix sonne avec naturel dans les récits, mais il n'arrive ensuite pas à
trouver dans les airs une aisance ou une assurance suffisante pour s'affirmer sans retenir ni trafiquer son
émission. Dès son air "Sulla ruota di fortuna" et fréquemment ensuite, il lâche son
soutien (quitte l'appoggio) quand il monte. Est-il pour l'instant encore condamné à la prudence par une insécurité technique? Son
interprétation de "Col valor, colla virtù" ne réalise pas le potentiel d'excitation de cet air.
Nigel Smith laisse entendre plusieurs
timbres très différents selon les moments, les nuances, les registres... Il recherche parfois une certaine
idée d'efficacité vocale au détriment de la beauté du timbre. D'autres fois sa diction sonne plus espagnole
qu'italienne. Ailleurs il détimbre ses graves en ouvrant trop la mâchoire. Son émission est souvent trop
lourde, ce qui le fait chanter trop bas, dès son air "Vieni o cara". Le tempo adopté est peut-être un
peu lent pour lui permettre de faire avancer son phrasé et de libérer son timbre?
Prochains spectacles du jubilé Jean-Claude Malgoire de janvier à mai 2006 au Théâtre des Champs-Élysées : Orfeo de Monteverdi, Alceste de Lully, Les Indes Galantes de Rameau. Diffusion ultérieure sur France-Musique.
Alain Zürcher
