Écoutes de Spectacles

Cachafaz

 • Paris • 14/12/2010
Ensemble 2E2M
Les Cris de Paris
Geoffroy Jourdain (dm)
Benjamin Lazar (ms)
Lisandro Abadie (dr)
Adeline Caron (d)
Alain Blanchot (c)
Christophe Naillet (l)
Cachafaz  :  Lisandro Abadie
Raulito  :  Marc Mauillon
Le Policier  :  Nicolas Vial

La même équipe qui a porté sur scène Cadmus et Hermione nous présente ce soir Cachafaz, une création. Une telle versatilité suffirait à démontrer son talent ! Oscar Strasnoy a découvert la pièce de Copi et l'a présentée à Geoffroy Jourdain. On imagine que Lisandro Abadie et Marc Mauillon ont été intégrés assez tôt au projet, car leurs rôles semblent écrits sur mesure, en un riche dialogue où l'oeuvre révèle de nouvelles facettes de leurs talents tandis qu'eux-mêmes éclairent celle-ci de couleurs que d'autres auraient laissé inexprimées.

Cette création atteint ce point de fusion idéal où on ne sait plus quelle est la part de qui et qui dirige quoi. Est-ce la magie de ces "années 20" évoquées, avec leur milieux artistiques moins individualistes qu'aujourd'hui? Composée, selon les termes d'Oscar Strasnoy, en un "flux aveugle" et "sans jamais regarder en arrière", cette oeuvre et sa réalisation scénique atteignent pourtant un point d'aboutissement tel que les mots semblent ne pas encore exister pour la décrire. Comment qualifier par exemple la voix de Marc Mauillon? Une voix certes de baryton, dont on entend ici et là les graves sonores. Mais aussi une maîtrise exceptionnelle de la voix mixte, d'une clarté transperçante, jusqu'à faire le lien parfois avec le contre-ténor que Raulito aurait pu être. Une voix non pas androgyne ou travestie mais totale, explorant sa totalité vocale comme son personnage (et derrière lui son auteur !) veut couvrir le champ de l'humain et de ses sexes possibles. L'adéquation est parfaite dès la scène initiale où Cachafaz et Raulito alternent ou plutôt fondent dispute sordide et déclaration d'amour passionné. C'est aussi la voix d'Orphée - tel celui de Darius Milhaud, à qui on songe parfois dans cette Amérique du Sud de théâtre.

Oscar Strasnoy fait aussi trouver à l'ensemble 2E2M des couleurs inédites - ou simplement évocatrices? Pas de bandonéon mais un orgue Hammond, un trombone souvent utilisé en ponctuations percussives, une guitare qui semble démultipliée, un violon semblant ruisseler en nappes, une trompette bien sûr bouchée... Rarement huit instrumentistes auront balayé un tel spectre sonore. Et quand le choeur incarne les âmes des policiers morts, c'est à travers des porte-voix qui réduisent son spectre vocal à celui d'une radio PO-GO.
La citation est fréquente, mais toujours décalée. La musique populaire y est savante, la musique savante y est populaire. Au centre de l'oeuvre, un long interlude nous fait entendre les ficelles les plus grosses de la tragédie la plus triviale dans la musique en principe la plus sublime : La Force du Destin de Verdi, revisitée par un orchestre de bastringue. Est-ce superficiel? On en reste en tout cas bluffé, davantage scotché que par n'importe quelle super-création de la Bastille. La fusion du texte parlé, déclamé, chanté en chanson et enfin de manière plus lyrique est ici si réussie qu'elle cesse d'être une tarte à la crème. Le choeur lui-même est étonnamment intégré, à la fois musicalement et dramatiquement, sans conflit ni soudure visible entre ces deux aspects : les mêmes personnes sont des chanteurs quand elles chantent et des comédiens quand elles jouent.

Une création ratée peut stimuler en vous laissant imaginer tout ce que vous auriez fait à la place. Une création réussie vous emporte sans vous laisser l'impression qu'on aurait pu aller plus loin. L'adéquation est parfaite entre le fond et la forme, le sujet et la musique. L'oeuvre et son interprétation ne font qu'un. Oscar Strasnoy a mis en musique l'intégralité du texte de Copi, qui est , à la Jean Genet, à la fois très cru et très poétique. Adeline Caron recrée sur scène, avec quelques gradins et un balcon, le conventillo de l'histoire, taudis de Montevideo mais aussi campiello à la Goldoni. L'intimité de Cachafaz et Raulito se réduit à un encadrement de porte. Devant lui, leur logement est un lit posé sur la fosse d'orchestre. Comme les pauvres de My fair Lady, les habitants du conventillo rêvent d'un fauteuil, d'un abat-jour... Comme celui qui recouvre l'ampoule nue de Raulito quand le commerce de chair humaine lui apporte enfin reconnaissance sociale et début d'opulence. Les lumières de Christophe Naillet (fort de l'expérience des bougies de Cadmus et Hermione?) sont d'ailleurs particulièrement efficaces.

Cachafaz tient un discours "moral" aussi élevé que celui du père Doolittle, et Raulito, aussi sublime que sordide, n'acceptera jamais, même mourant, d'être qualifié de "pédé". "Erst kommt das Fressen, dann kommt die Moral". Cette devise de l'Opéra de quat'sous de Brecht et Weill a été portée à son paroxysme par Copi, puisque les opprimés mangent ici leurs oppresseurs. "Le cannibalisme est un péché... mais si c'est par nécessité..."
La lune se lève comme sur le Soho de l'Opéra de quat'sous mais ici, même le romantisme frelaté est banni : "on dirait un fond de boîte de conserve". La "routinisation" du cannibalisme est ensuite bien traduite, par le rituel du retrait des balles du corps de Cachafaz par Raulito, avec une pince à épiler ou avec les dents, et par les jambons humains accrochés au balcon ainsi qu'en une respectable charcuterie ! C'est sur l'air du catalogue de Leporello que Raulito fait le compte des policiers tués. "42 (rognons)" y tient lieu de "mil e tre". Désormais les voisins respectent le couple, "ils ont même organisé une collecte pour nous acheter un frigo" ! Humour noir de Copi jusqu'à la fin : "Ils vont nous fusiller / Que de viande gaspillée / Les vers vont nous manger / Rien pour l'humanité !"
Mortellement touché, le couple agonise en un duo dont le lyrisme et la longueur sont en eux-mêmes une parodie des conventions de l'opéra. Et Benjamin Lazar de faire réellement griller des saucisses sur scène après que Cachafaz a pendu et étripé le premier repas humain de la communauté ! De quoi vous rendre végétarien, comme l'est déjà Oscar Strasnoy !

À voir le 11 janvier à la Maison de la Culture de Bourges et le 20 janvier à l'Opéra-Théâtre de Saint-Étienne. à écouter le 24 janvier à 20h sur France-Musique.