Récital Nuñez-Camelino / Cemin R
Théâtre de l'Athénée • Paris • 30/03/2015
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Alphonse Cemin, pianiste et cofondateur du Balcon, ressuscite cette saison les fameux lundis musicaux de
Pierre Bergé. Leur principal point commun est d'avoir lieu le lundi, car les chanteurs sont ici jeunes et
encore peu connus.
Il invite ce soir le ténor argentin Manuel Nuñez-Camelino dans un programme autrichien, français puis
argentin. Le chanteur y est de plus en plus à son aise, et la soirée commencée sous de sombres augures s'est
terminée en apothéose.
Dans les Rückert Lieder de Mahler, seul le trac explique sans doute la gorge serrée et le souffle bloqué du ténor. Lever le menton ne l'aide pas non plus, et sa voix sonne d'abord vieillie et aigrelette. Il semble aussi prononcer "liebscht du" et ses [x] (comme dans 'Nacht') sont rarement vélaires, mais plutôt chuintants à la Van Dam. Dès le dernier Lied ("Ich bin der Welt..."), Manuel Nuñez-Camelino concentre déjà mieux son émission, notamment sur les nombreux "gestorben", qui par une accroche plus haute déclenchent aussi une connexion plus basse. Comme par hasard, il n'a plus la tête en l'air, et chante enfin un bel aigu en voix mixte sur "in meinem Lieben".
Son émission est plus adaptée au cycle moins lyrique de Fauré, où une voix simple et directe même peu
séduisante peut faire merveille, comme l'ont prouvé Pierre Bernac ou Wolfgang Holzmair. Dans
"J'ai presque peur en vérité", Manuel Nuñez-Camelino devient enfin vivant et "vital", grâce au
mouvement spontané de la phrase qui l'oblige à avancer et règle d'un coup sa respiration, son articulation, sa
résonance et son phrasé devenu souple et naturel, hormis une ou deux notes forte trop ouvertes.
Son français est excellent, avec des voyelles très bien définies.
Mais il trouve vraiment son terrain de prédilection dans les arrangements de chansons populaires argentines
qu'il propose en fin de programme, devant semble-t-il tout le gratin argentin de Paris, qui lui a fait un
triomphe, avec l'ensemble du public d'ailleurs, car ses talents sont alors confondants. Ses aigus deviennent
légers, concentrés, efficaces et si faciles ! Il utilise à merveille la
voce finta sans avoir besoin recourir au fausset
pur. Son phrasé devient charmeur et souple, avec des nuances et un rubato toujours naturels.
Après les bis de Gardel et Ginastera, on aurait eu envie de réentendre Mahler, dont les exigences vocales ne
sont certes pas les mêmes, chanté avec ces qualités-là !
Alain Zürcher