Vous qui savez ce qu'est l'amour - Mozart - Da Ponte - Paris - Théâtre de l'Athénée - 15/02/2019

Écoutes de Spectacles

***** Vous qui savez ce qu'est l'amour Paris Théâtre de l'Athénée 15 et 19/02/2019

 
Jérémy Peret (guitare)
Benjamin Prins (ms)
Amber Vandenhoeck (sc)
Nathalie Prats (c)
Lola Bastard (v)
Baptiste Chouquet (son)
Éric Blosse (l)
Chérubin et al.  :  Romie Estèves


photo © Nicolas Gaillard

Les Noces de Figaro revisitées, chantées et jouées par une seule chanteuse accompagnée par un guitariste - on pouvait s'attendre au pire, mais Romie Estèves et ses comparses ne nous offrent que le meilleur ! Choisissant le personnage de Chérubin pour présenter l'oeuvre, Romie Estèves en a effectivement la voix, mais elle ne démérite pas pour chanter la Comtesse et Suzanne ou singer Basilio, le Comte ou Marcellina. Elle a aussi un talent époustouflant de comédienne, sans parler de sa formation de danseuse qui nourrit sa tenue et tous ses déplacements. C'est avec un abattage incroyable qu'elle mène tout cela de front, passant non seulement de la voix parlée à la voix chantée mais aussi d'un accent à un autre et de l'italien au français. Une combinaison de talents si bien travaillés ne se rencontrait guère jusqu'à présent qu'en comédie musicale américaine. Si l'on ajoute qu'elle est aussi l'auteur des textes, on a peine à croire à la possibilité humaine et à la probabilité statistique de voir réunis tant de talents dans la même personne ! Car en soi, son texte est déjà brillant, truffé de jeux de mots, analysant l'oeuvre avec plus de justesse que bien des thèses plus ennuyeuses, mais le faisant avec un incroyable sens du théâtre et de l'enchaînement, en touchant toujours à l'essentiel.

Benjamin Prins a certainement sa part aussi dans la vivacité et l'intelligence du spectacle, et Jérémy Peret est un formidable guitariste et arrangeur. Sa guitare acoustique accompagne les deux airs de la Comtesse, le duo "Sull'aria" et le "Deh vieni" de Susanna, tandis que la guitare électrique et ses pédales lui permettent de créer des climats musicaux plus étoffés. Le décor représente efficacement un envers de décor, autour de la fenêtre par laquelle saute Chérubin, avec son cagibi à droite.
Le spectacle est amplifié par Baptiste Chouquet, un des créateurs du Balcon, avec un bon équilibre entre voix parlée, voix chantée et guitare(s).
La technique vocale de Romie Estèves est excellente et naturelle. Bien que conduite à exagérer plusieurs personnages, elle ne les caractérise jamais par des défauts vocaux qui pourraient fatiguer et déstabiliser sa voix, qui n'est jamais ampoulée, stridente ou mêlée de souffle, mais au contraire toujours bien timbrée, émise sans pression excessive. Une définition vocalique et une articulation justes soutiennent naturellement son projet caméléon et lui évitent de tomber dans tout ridicule ou tout excès.

Avec la désinvolture énergique et juste de l'héroïne du fim Juno, Romie Estèves déboule en Amour encombré d'ailes, se glisse vite dans la peau de Chérubin et nous présente ensuite les autres personnages et situations de son point de vue d'adolescent - mais un adolescent qui aurait déjà bien du recul ! La folle journée des Noces se déroule chronologiquement, mais des interludes permettent tout de même à Romie Estèves de souffler, tout en nous montrant l'envers du décor de la vie d'une chanteuse : des extraits de cours de chant puis de répétitions... que l'on pense d'abord captés et sélectionnés, puis improvisés, voire scénarisés, au fur et à mesure que l'on se rend compte que tout dans le spectacle est choisi et construit.
Romie Estèves nous présente par exemple un personnage de Marcellina bien contemporain, en chair et en os sur scène mais d'abord dans des projections d'interviews semblant issues d'un programme de télé réalité - ou de la transcription des monologues de ces jeunes femmes qui passent des trajets entiers d'une demi-heure en train de banlieue à parler dans leur mobile à une supposée confidente. Quelques séquences sortent du cadre des Noces de Mozart, ainsi une improvisation contemporaine sur "vedo il paggio", suivie d'une ironique désannonce de France-Culture ! L'Amour revient aussi jouer un petit intermède personnel après le saut (de l'ange?) de Chérubin par la fenêtre.

Le Comte est symbolisé par une comique marche au pas, la jambe levée jusqu'à l'horizontale. La noblesse de la Comtesse est, elle, plus morale qu'oppressive, et sa voix est plus caricaturalement lyrique même dans ses interventions parlées. Suzanne est assez neutre, Figaro est un franchouillard qui parle italien avec l'accet français, Basilio nasille et Antonio a le même type paysan que chez Da Ponte. Il se chausse de bottes en caoutchouc, ou parfois d'une seule quand chaque profil de Romie doit jouer un personnage différent ! Quelques changements vestimentaires lui permettent de même de suggérer tous les protagonistes.
Parmi les autres trouvailles, le duo "Crudel! perché finora" entre Suzanne et le Comte est joué par deux mains se rapprochant et s'éloignant sur un miroir enlacé par derrière. Une soirée bien arrosée (en tout cas pour Marcelline) se déroule aux accents d'un pot-pourri non des Noces mais cette fois de tout Mozart !

Romie Estèves a toutes les qualités pour faire une belle carrière lyrique, mais on espère qu'elle donnera la priorité à la poursuite d'une démarche aussi rafraîchissante et revigorante !

Un spectacle enthousiasmant et totalement réussi, à voir jusqu'au 23 février 2019 au Théâtre de l'Athénée.

Alain Zürcher

 
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