Écoutes de Spectacles

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****½ Guys and Dolls Paris Théâtre Marigny 17/03/2019

 
James McKeon (dm)
Stephen Mear (ms,chg)
Peter McKintosh (dc)
Tim Mitchell (l)
Adelaide  :  Ria Jones
Nathan Detroit  :  Christopher Howell
Sarah Brown  :  Clare Halse
Sky Masterson  :  Matthew Goodgame
et  :  Barry James, Rachel Izen, Joel Montague, Matthew Whennell-Clark, Jack North, Brendan Cull, Ross McLaren, Gavin Wilkinson, Ian Gareth Jones, Thomas-Lee Kidd, Jo Morris, Alexandra Waite-Roberts, Emily Goodenough, Delycia Belgrave, Bobbie Little, Joanna Goodwin, Robbie Mc Millan, Adam Denma, Louis Mackrodt


Jean-Luc Choplin poursuit au théâtre Marigny la programmation de comédies musicales qu'il avait lancée et poursuivie avec succès au théâtre du Châtelet, actuellement en travaux. Guys and dolls, créé à Broadway en 1950 et maintes fois repris depuis à New-York comme à Londres, n'avait jamais été monté en France. Vainqueur de cinq Tony Awards en 1951 et adapté au cinéma en 1955 par Mankiewicz avec rien moins que Marlon Brando et Frank Sinatra, ces Blanches colombes et vilains messieurs (le titre du film en français) nous replongent dans une époque révolue : un regard de l'immédiate après-guerre sur les années 20 et 30, époque des nouvelles de Damon Runyon, qui aurait bien connu Al Capone.

Comme au Châtelet où il a mis en scène On the Town, Singin’ in the Rain et 42nd Street, Stephen Mear excelle dans les productions classiques, voire vintage, bien nécessaires pour faire découvrir le genre à Paris, mais qui ne pâlissent pas non plus outre-Manche ou outre-Atlantique. Tous les éléments convergent ce soir pour nous plonger dans ce passé décalé. Les couleurs, magnifiées par les formidables lumières Tim Mitchell, sont à la fois "anciennes" sans être "passées". Les coupes des vêtements, le tombé des tissus et jusqu'aux voix féminines aigrelettes et nasillardes participent de la même recréation fantasmée. Même l'usage constant de décors en deux dimensions descendus des cintres en plans successifs évoque les moyens réduits et les espaces exigus des théâtres privés de Broadway, voire les toiles peintes d'avant guerre, modernisées par des cadres métalliques, des ampoules, des persiennes et quelques éléments stylisés qui nous plongent toujours efficacement dans chaque ambiance, même celle des égouts.


L'histoire croise le monde de la pègre (et son policier de service) et les bénévoles d'une tout aussi caricaturale Armée du Salut, qui ont besoin de vrais pécheurs à remettre dans le droit chemin. Pour gagner 1000$, le patron de tripot Nathan Detroit parie avec le flamboyant joueur Sky Masterson qu'il ne parviendra pas à séduire la jeune salutiste Sarah Brown. Il la convainc pourtant facilement d'aller dîner à La Havane, en échange d'une douzaine d’âmes à sauver pour éviter la fermeture de sa mission locale. Les archétypes de cette fresque sociale sont fort peu politiquement corrects après un demi-siècle de libération de la femme : gangsters machos et poupées rêvant soit de prince charmant soit de vie au foyer. Les situations ne le sont pas davantage après une bonne année de #MeToo : la pure et chaste héroïne est sciemment enivrée pour être séduite, même si elle y prend vite goût et semble dépasser son mentor.

Classiques, les chorégraphies sont efficaces et réglées au cordeau dès le lever de rideau. Ce sont d'autant plus des numéros de revue que le personnage d'Adelaide est la meneuse de la Hot Box. Gage d'exigence, les dialogues originaux semblent maintenus dans leur intégralité, et en langue américaine sur-titrée !

Un orchestre très cuivré dissimulé sous la scène est dirigé avec énergie par James McKeon. Les rôles masculins séduisent non seulement scéniquement mais aussi vocalement. Les rôles féminins sont traités de manière plus ingrate, avec dans les deux cas une utilisation peut-être excessive de la voix de canard obtenue par une position exagérément haute du larynx, pour traduire sans doute : dans le cas de Sarah Brown sa pureté virginale dans ses premières interventions, avant de lui permettre une voix plus poitrinée et mieux posée dans le médium quand il faut exprimer dans If I were a bell son rapide épanouissement de femme ; dans le cas d'Adelaide, à la fois l'aspect comique et ridicule de son personnage, le fait qu'elle soit affectée d'un rhume chronique, et enfin pour couronner le tout parce qu'elle chante et danse A bushel and a peck avec ses chicks ! Mais Ria Jones aussi a le droit de chanter avec une voix plus complète sa désopilante lamentation sur les origines psycho-somatiques de son rhume. Son émission reste cependant globalement poussée et forcée, tandis que Clare Halse contient la sienne dans des limites plus prudentes.
Avec son éternel fiancé et bientôt mari, Adelaide chante le comique duo Sue Me, et même le grand-père de Sarah, au jeu très convaincant, a un joli air avec More I cannot wish you.

Les producteurs du spectacle d'origine comme ceux de cette reprise jouent avec virtuosité sur plusieurs tableaux pour ne jamais lasser, caricaturent le plus souvent les situations pour les rendre comiques mais n'omettent pas un petit clin d'oeil touchant de temps à autre. Cet ensemble réussi fait passer un très bon moment !

À voir du 13 mars 2019 au 27 juillet 2019 au Théâtre Marigny.

Alain Zürcher

 
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