Écoutes de Spectacles

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****½ L'Inondation Paris Opéra Comique 01/10/2019

 
Emilio Pomárico (dm)
Joël Pommerat (ms)
Renaud Rubiano (v)
Eric Soyer (d,l)
Isabelle Deffin (c)
La Femme  :  Chloé Briot
L’Homme  :  Boris Grappe
La Jeune Fille  :  Norma Nahoun
La Jeune Fille  :  Cypriane Gardin
Le Voisin  :  Enguerrand de Hys
La Voisine  :  Yael Raanan-Vandor
Le Narrateur, le Policier  :  Guilhem Terrail
Le Médecin  :  Vincent Le Texier

photo © Stefan Brion

L'Opéra Comique présente une création conçue de manière originale : Joël Pommerat a en effet transposé à l'opéra le travail d'écriture "sur scène" qu'il affectionne en tant qu'auteur et metteur en scène. Le compositeur Francesco Filidei a été associé à ce processus, qui a donné lieu depuis deux ans à des ateliers de "répétition/création" de plusieurs jours. Une violoncelliste et plusieurs chanteurs (différents de ceux de la création) ont ainsi pu tester, improviser et faire évoluer en direct les différentes scènes de l'oeuvre, rapidement transcrites par Filidei pour créer une maquette du spectacle qu'il a ensuite orchestrée, puis enregistrée un an avant la création afin de servir de base à la suite du travail scénique de Joël Pommerat. Il en résulte une oeuvre en tout cas chantable, mais qui fonctionne également très bien dramatiquement.

Le spectateur est plongé une nouvelle fois sans entracte dans un huis-clos situé socialement et esthétiquement dans un passé assez proche et un lieu archétypal : l'immeuble abritant les vies de ses habitants de la classe moyenne. Le décor présente plusieurs appartements en coupe sur trois niveaux, ce qui permet de représenter simultanément des actions quotidiennes quasi silencieuses, qui seraient isolément passablement ennuyeuses, mais qui ainsi présentées nous informent aussi par les différences qui les opposent. Les scènes principales qui se déroulent dans l'appartement du rez-de-chaussée entre L'Homme et La Femme sont elles aussi souvent silencieuses. Joël Pommerat n'a pas voulu ajouter artificiellement des paroles à un sujet marqué justement par l'absence de communication dans le couple.

Quand la parole survient, elle est souvent plate à la Maeterlinck, et notée dans un parlé-chanté à la Debussy, ce qui ne manque pas d'évoquer Pelléas et Mélisande. On retrouve d'ailleurs ici aussi Vincent Le Texier dans le court rôle du Médecin, ce qui crée un vertige du même ordre que les appliques et la table en formica ! Le second compositeur qui vient à l'oreille est Britten, avec des citations plutôt de timbre, de couleur que de mélodie : Peter Grimes, et bien sûr The turn of the screw dont on retrouve le climat général malsain et inquiétant. Dans la structure de l'oeuvre et la conception même de ce que peut être un opéra, on est ramené aux origines et à Monteverdi. Mais la grande originalité de Filidei est de composer une musique de bruits, non pas en incluant des bruits réalistes comme les sirènes d'Amériques de Varèse ou bien plus tard de City Life de Steve Reich, mais en reconstituant avec une finesse d'enlumineur des environnements sonores diffus, à l'aide non de l'électronique mais d'une multitude de percussions naturelles ! Le résultat, virtuose et séduisant, va bien au-delà de Staatstheater de Kagel, tout en restant cantonné à l'arrière-plan sonore, le premier plan étant debussyste, un peu comme si Schönberg avait écrit la déclamation d'Erwartung sur le fond sonore de La nuit transfigurée

La distanciation ou la banalité du texte, supposée laisser une certaine liberté au spectateur, n'empêche pas de le captiver ! Est-ce le principe idéal d'une télé-réalité qui ne serait pas scénarisée, pas écrite à l'avance, et qui laisserait le spectateur analyser tandis qu'on ne lui donne à voir que des actes, à entendre que des paroles ? Ou au contraire l'action de la nouvelle de Zamiatine n'est-elle pas ressserrée à l'extrême pour en distiller le parfait tragique et rendre nécessaire chaque mot, chaque geste ? Ainsi quand la femme découvre en un instant l'infidélité de son mari : la découverte ne dure qu'un instant, mais est suivie de plusieurs minutes de vie quotidienne silencieuse et banale, mais chargée justement de tout ce qui n'est pas dit, qui n'est pas fait à ce moment-là. Difficile rôle que celui de la femme, brillamment interprété par Chloé Briot, qui a été le Pinocchio de Pommerat et Boesmans : on lui demande un jeu effacé et de rares phrase déclamées en quasi voix d'alto pendant deux heures, avant de lui offrir cinq minutes de libération où elle devient soprano et rayonne physiquement de même - « Je respire maintenant, je respire, je respire !  »

Son mari Boris Grappe conserve lui d'un bout à l'autre son émission brute et fruste de baryton. Enguerrand de Hys, en voisin éternellement souriant et serviable, reste ténor, et sa femme Norma Nahoun reste bonne mère de famille catholique et mezzo. Guilhem Terrail a droit à se dédoubler : à la fois lyrique contre-ténor à la manière de James Bowman dans A Midsummer Night's Dream de Britten, et plus prosaïque policier sorti d'une quelconque série télé. Encore plus clairement dédoublée, la jeune fille est jouée par une jeune comédienne (Cypriane Gardin) et doublée par une chanteuse (Yael Raanan-Vandor), mais celle-ci, maquillée, coiffée et habillée en sosie, est aussi présente sur scène, parfois simultanément, dans le même appartement ou à un autre étage de l'immeuble, ou ensuite en tant que spectre de la jeune fille dans l'esprit de la femme. L'idée comme sa réalisation sont très efficaces !

Cette création très convaincante a rencontré un grand succès public, sans une once de huées !

À voir du 27 septembre au 3 octobre 2019 à l'Opéra Comique.

Alain Zürcher

 
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