Écoutes de Spectacles

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****½ Ercole amante Paris Opéra Comique 04/11/2019

 
Raphaël Pichon (dm)
Valérie Lesort et Christian Hecq (Sociétaire de la Comédie Française) (ms)
Laurent Peduzzi (d)
Vanessa Sannino (c, machines)
Christian Pinaud (l)
Ercole  : Nahuel di Pierro
Giunone  : Anna Bonitatibus
Deianira  : Giuseppina Bridelli
Iole  : Francesca Aspromonte
Illo  : Krystian Adam
Pasitea, l'ombra di Clerica, Terza Grazia, Secondo Pianeta  : Eugénie Lefebvre
Venere, Bellezza, Cinzia (prologo)  : Giulia Semenzato
Nettuno, l'ombra d'Eutiro  : Luca Tittoto
Il Paggio  : Ray Chenez
Licco  : Dominique Visse




photos © Stefan Brion

Après l'Orfeo de Rossi, Raphaël Pichon s'attaque à un autre opéra "pré-lullyste", Ercole amante de Cavalli, le plus fameux compositeur italien de son époque. Opéra de cour prévu pour célébrer les noces de Louis XIV avec l'infante d'Espagne, et donc énorme machine à gros budget, cet opéra s'intercalait lors de sa création avec des ballets de Lully, étoile déjà montante, qui ne tarderait pas à imposer la tragédie lyrique à la française et donc à éjecter ses potentiels rivaux italiens. C'est donc une oeuvre très étrange que nous présente l'Opéra Comique : encore italienne par la langue et presque par la musique, elle est française par la longueur, la structure, la riche orchestration... et les prologue et épilogue voués à la gloire monarchique. Inversement, Cavalli développe un genre et des scènes qui inspireront à leur tour Lully puis Rameau ! Comme quoi la querelle des styles italien et français se complexifie grandement dès qu'on y regarde de plus près. De retour à Venise, Cavalli lui-même continuera à nourrir de ces apports français ses dernières compositions.

On sait gré à Raphaël Pichon de nous avoir dispensé des ballets de Lully. Seule la présence d'Emmanuel Macron en danseur étoile aurait sans doute pu faire supporter les six heures que durait le spectacle. Trois heures suffisent, et encore regrette-t-on que la première partie n'ait pas été allégée et ainsi dynamisée un peu plus. En une construction fort peu commerciale, le prologue et le début de l'opéra sont de plus chantés par des personnages secondaires et donc des voix qui ne sont pas les plus convaincantes de la distribution. L'action ne se densifie et dramatise que progressivement, et la musique elle-même ne présente des formes vraiment intéressantes et variées, avec des ensembles vocaux de plus en plus riches, que vers la fin du spectacle ! Bref, le plaisir se mérite.

Dans l'intervalle, Valérie Lesort et Christian Hecq profitent heureusement de toute occasion de nous surprendre et amuser. Hercule fait ainsi son entrée en tenant en laisse un monstre gentiment apprivoisé. Junon, conformément aux didascalies, apparaît chevauchant un paon puis, passant outre les didascalies, dans une montgolfière-paon ! Vénus éclot rose dans une rose, entourée de suivantes qui en forment les verts pétales. Elle réapparaîtra dans les airs en oiseau rose et procurera à Hercule un fauteuil magique qui, semblant couvert de mousse verte, se révèlera animé par trois danseurs dont les mandragores drogueront Iole.
Le muet Sommeil est lui un craquant bébé-bibendum. Ici et là, de peu convaincantes plantes vertes croissent, dégoulinent ou se rétractent. Après l'entracte, une brillante scène de tempesta di mare met en péril le page dans son bateau de papier et Illo qui plonge de sa cage avant d'être sauvé par Neptune dans son sous-marin - clin d'oeil à 20000 lieues sous les mers mis en scène par Valérie Lesort et Christian Hecq pour la Comédie Française. La mer calmée accueille ensuite un bel ensemble de nageurs !
Cette fantaisie prend place dans un décor unique et neutre, simple amphithéâtre de gradins blancs. On regrette parfois que la lumière ne métamorphose pas davantage ce cadre au gré des affects. Entre les interventions les plus délirantes, on s'étonne aussi du fort contraste avec un jeu lui aussi neutre et plutôt statique. Mais le texte, la musique et la voix se suffisent alors sans doute à eux-mêmes, et le burlesque ne peut avoir de sens qu'opposé au tragique. Il ridiculise quand même un peu ce dernier, et l'odieux et vaniteux Hercule ne gagne certes pas à manier régulièrement une grosse massue de plastique digne de la famille Pierrafeu. On s'étonne d'ailleurs qu'un spectacle si officiel à la gloire du Roi ait pu choisir un tel modèle, si moralement contraire aux vertus que l'on est censé prêter à un souverain ! Le bref et ridicule épilogue, où Hercule n'est finalement pas puni par la mort qu'il mérite mais élevé aux cieux, au nom de ses vertus (?), pour y épouser la Beauté (!), est une bien piètre pirouette face aux trois heures où ce personnage étale sa fatuité prédatrice. Mais les metteurs en scène n'ont à aucun instant joué sur l'actualité et la mode sociale de ces sujets. Dans l'épilogue, la Beauté qu'épouse Hercule se révèle être la beauté ibérique promise à Louis le quatorzième !

Vocalement, Anna Bonitatibus en Junon est la première voix féminine à convaincre, grâce à une voix mieux posée et plus corsée que celles entendues jusque là. En Hercule, Nahuel di Pierro est de bout en bout un baryton très naturel et convaincant. Krystian Adam est en Illo un superbe ténor à la voix claire parfaitement émise. Moins puissante, Francesca Aspromonte est une Iole très bien chantante, qui développe et affirme les facettes de son complexe personnage au fil de la soirée. Plus grave et malheureusement aussi plus nasale, Giuseppina Bridelli est néanmoins efficace et convaincante en Déjanire, épouse bafouée d'Hercule. Giulia Semenzato est une plaisante Vénus. La jolie voix d'Eugénie Lefebvre incarne à merveille Pasithée, compagne du Sommeil. Luca Tittoto est une impressionnante basse incarnant Neptune et le père défunt d'Iole, Ray Chenez un clair et amusant contre-ténor. Le vétéran Dominique Visse apporte son timbre et sa musicalité uniques. Rôle le plus bouffe et prosaïque de l'oeuvre, il est aussi le seul à contraster à ce point ses interventions entre nuance piano et forte, timbre naturel ou nasillard. Au vu de son génie et de son expérience, on ne peut que lui laissr carte blanche !

Parmi les beaux ensembles qui parsèment l'oeuvre, on peut noter celui invitant au sommeil, le refrain populaire chanté par Dominique Visse et le page devant le rideau, le trio "Un rayon d'espérance" chanté par Déjanire, Iole et Lychas, le choeur de vengeance contre Hercule et le splendide ensemble choral "Chaste déesse de l’Hymen".
Orchestralement, Raphaël Pichon nous présente une version agréablement enrichie et variée, avec un continuo très étoffé. À l'occasion de chaque scène à effets, il nous surprend avec de nouveaux timbres.

Cette superproduction a été saluée par les longs rappels d'un public enthousiaste.

À voir du 4 au 12 novembre 2019 à l'Opéra Comique. À voir le 12 novembre sur Arte Concert. À écouter le 30 novembre à 20h sur France Musique.

Alain Zürcher

 
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