Grand Office des Morts & Te Deum O
Abbatiale • Ambronay F • 17/09/2004
|
Le 25ème festival d'Ambronay fête le tricentenaire de la mort de Marc-Antoine Charpentier. à cette occasion, Catherine Cessac a dédié un site magnifique à ce compositeur et mis à jour l'ouvrage qu'elle lui avait consacré en 1988.
De passage à Ambronay entre quelques représentations de David et Jonathas de Charpentier, William Christie et ses Arts Florissants nous ont offert un riche programme où l'on retrouve le Te Deum, célèbre depuis qu'il a fourni son thème à l'Eurovision. On peut en écouter une version très différente enregistrée par les Arts Florissants en 1989, couplée avec d'autres oeuvres de Charpentier données par d'autres ensembles au cours de ce festival 2004.
Après des débuts passionnés et passionnants suivis de quelques années un peu tièdes, les Arts Florissants et
William Christie semblent avoir trouvé depuis la saison dernière une nouvelle fougue. Ils sont servis en cela
par une nouvelle génération de chanteurs aux voix plus généreuses. Le Te Deum de Charpentier est
l'oeuvre idéale pour traduire cet entrain sonore, tout en ménageant des plages de relatif repos quand les voix
solistes prennent le relais des masses instrumentale et chorale.
Le Grand Office des Morts proposé ce soir est sans doute moins adapté à cette démarche. Dans ses
premiers numéros, on sent une recherche de couleurs et de contrastes de la part des interprètes, mais cette
variété se fond peu à peu dans une homogénéité certes louable, mais qui peut aussi traduire un manque
d'implication, ou simplement de répétitions !
Ce que les jeunes chanteurs actuels ont gagné en vigueur, ils l'ont perdu en style comme en pureté d'intonation et de timbre. Chacun se lance à qui mieux mieux dans de grands élans expressifs que l'on peut qualifier de "piétistes" pour ne pas dire "véristes". L'équilibre d'ensemble en est rendu certes dynamique mais aléatoire, en perpétuelle recomposition. Les entrées s'enchaînent sans faiblir, mais parfois sans précision parfaite.
Les voix sont plus corsées que jadis, mais pas de manière homogène :
Les voix de dessus restent serrées ou voilées.
Paul Agnew est très intense dans son
engagement mais force sa voix et attaque les sons par en-dessous.
La voix de Topi Lehtipuu n'est pas très
concentrée mais plutôt mêlée de souffle. Sa diction est peu claire. Il semble handicapé par des raideurs de
mâchoire ou de langue.
Marc Mauillon, déjà apprécié en Papageno et lors de son
récital de sortie du conservatoire en
juin 2004, est superbe.
João Fernandes a une voix
équilibrée et sonore et une bonne diction, même si son émission semble parfois forcée par des appuis laryngés.
Tous ces solistes ont le courage de chanter aussi dans le choeur. Il en découle une conception chorale et un
son qui tiennent plus du choeur d'opéra, où des voix ressortent sans brimer leur énergie individuelle. Les
chanteurs se déplacent fréquemment, ce qui donne une belle variété spatiale à l'acoustique.
L'acoustique superbe et flatteuse de l'abbatiale d'Ambronay n'est par contre pas utilisée par cette
interprétation toute en force et en éclat. On est ici à l'opéra, dans une grande salle de concert, mais pas à
l'église. Les deux rangs de choristes se faisant face autour des instrumentistes semblent se gargariser d'une
masse sonore qui n'a pas la pureté, la clarté, l'aération nécessaires pour rayonner sous les voûtes de
l'abbatiale.
Au début du Te Deum, on est d'ailleurs frappé d'entendre le fameux thème dans un style peu différent
de celui de sa version de l'Eurovision. La suite de l'oeuvre continuera de faire penser à du Berlioz autant
qu'à du Charpentier. Excitant certes, et correspondant peut-être à l'esprit de l'oeuvre : des interprètes non
croyants tenteraient-ils ainsi de donner l'idée de l'exaltation d'une foi sincère? Ou bien assiste-t-on, après
les incursions de plus en plus nombreuses des chefs naguère baroques dans la musique romantique, à une fusion
des styles d'interprétation?
Les instrumentistes ont eux aussi une belle aisance bien sonnante, mais leurs couleurs sont souvent uniformément brillantes, reproche que les baroqueux faisaient naguère aux orchestres modernes ! La Messe pour Plusieurs Instruments, en particulier, aurait pu être l'occasion de plus de subtilités.
La conception un peu tonitruante de William Christie retire aux oeuvres la clarté de leurs plans sonores et leur variété de coloris, et ne donne que de fugaces indices de l'émotion qu'elles peuvent susciter. Le programme offert a cependant permis d'apprécier la variété des compositions de Charpentier et a été accueilli très chaleureusement par le public de l'abbatiale comble.
Alain Zürcher