Anna Caterina Antonacci R
Opéra Comique • Paris • 19/06/2010
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La grande tragédienne Anna Caterina Antonacci, superbe Cassandre des
Troyens au Châtelet en 2003 et Carmen ici-même l'an dernier, a ce
soir tenté de plier sa voix aux contraintes d'un récital de mélodies. Elle ne réussit malheureusement à
concentrer son émission que vers la fin de la soirée et pour quatre bis magistraux.
Jusque là, son émission est trop large et souvent basse. Veut-elle transposer et conserver des effets
"opératiques", pourtant déplacés dans ce répertoire? Cherche-t-elle ainsi à se rassurer, pensant que sa voix
porte mieux et est plus captivante quand elle l'enrichit de ce type de résonances? Il en résulte certes un
timbre plus "chaud", donc chaleureux, humain, sensuel peut-être... Mais on peut aussi considérer ce timbre
comme ampoulé, et en tant que tel nuisant à la claire intelligibilité des paroles comme à l'homogénéité des
registres. Ce n'est pas seulement le timbre mais aussi la posture, le souffle, le phrasé... Vers la fin de son
récital, elle trouve simultanément une finesse de son et une meilleure verticalité. Ses harmoniques aigus sont
plus présents et ses paroles sont plus claires, l'impact de sa voix en devient plus acéré, plus efficace. Son
corps trouve non seulement un ancrage au sol mais aussi une tension positive vers le haut, à l'inverse de
l'affaissement qui a plombé sa première partie de soirée. Dans son splendide bis "Moon river",
registres de "poitrine" (grave) et de "tête" (aigu) sont reliés avec une souplesse, une finesse miraculeuses.
La présence constante des harmoniques rend possible un legato, une ligne vocale ininterrompue.
Dans Fauré au contraire, Anna Caterina Antonacci attaque ses sons par en-dessous, pousse le souffle sur les
consonnes puis laisse baisser sa voix sur les voyelles après avoir à peine touché la note juste un court
instant. Sa cage thoracique est entraînée vers le bas comme sa résonance vers le grave. Si elle veut chanter
aussi large, il lui faudrait un soutien beaucoup plus solide. Mais pourquoi donc, puisque ce répertoire ne le
requiert nullement? à Clymène est toujours trop bas, mais les "i" finaux de "Ainsi soit-il" la
guident vers un placement plus haut et plus juste. Elle chante dès lors moins bas la mélodie suivante et
tonifie peu à peu sa posture.
Chez Reynaldo Hahn, Anna Caterina Antonacci nous fait découvrir des mélodies bien moins connues que les
Mélodies de Venise de Fauré. Si elle ne "callassisait" pas tant son timbre, son français serait
beaucoup plus compréhensible. L'enamourée de Reynaldo Hahn est la première mélodie qu'elle réussit
vraiment. Elle assombrit hélas étrangement la suivante, ce qui par contraste la pousse à crier ses aigus.
Chère nuit de Bachelet est toujours artificiellement surtimbré, et ce faisant un peu ampoulé et
nasalisé, au détriment de la santé vocale comme de la compréhension des paroles.
Après l'entracte, Anna Caterina Antonacci attaque de nouveau trop bas et sans soutien les mélodies anglaises
de Tosti, alternant sons nasalisés et non nasalisés. Ces derniers sonnent détimbrés par contraste mais sont
plus compréhensibles. Love's way est de même alternativement parlé et surtimbré.
Amor, amor ! de Tirindelli est davantage dans la vocalité d'Anna Caterina Antonacci. Elle en ampoule
cependant l'aigu et en poitrine le grave de manière quelque peu inégale par rapport à son médium.
Ballata et Pioggia lui offrent de beaux forte finaux. Pioggia lui va bien,
mais plus encore Nebbie avec son style déclamatoire dans le grave. Anna Caterina Antonacci y grossit
moins sa voix et chante bien lié, avec une qualité dramatique plus proche de l'opéra. Elle chante
Paolo, datemi pace ! avec une émission plus claire, puis trouve dans son premier bis un mordant très
efficace. Dans son deuxième bis, O del mio amato ben, son émission est à nouveau plus fine et haute,
avec davantage d'harmoniques aigus. Moon river et son dernier bis sont des démonstrations magistrales
d'émission homogène d'excellente tenue, ainsi que de phrasé et de musicalité ! Est-ce qu'on ne pourrait pas
recommencer le récital depuis le début avec cette vocalité? Ce sera pour la prochaine fois !
Alain Zürcher
