Écoutes de Spectacles

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**** Manon Paris Opéra Comique 07/05/2019

 
Marc Minkowski (dm)
Olivier Py (ms)
Daniel Izzo (chg)
Pierre-André Weitz (sc,dc)
Bertrand Killy (l)
Manon Lescaut  :  Patricia Petibon
Le chevalier Des Grieux  :  Frédéric Antoun
Lescaut  :  Jean-Sébastien Bou
Guillot de Morfontaine  :  Damien Bigourdan
Monsieur de Brétigny  :  Philippe Estèphe
Le comte Des Grieux  :  Laurent Alvaro
Poussette  :  Olivia Doray
Javotte  :  Adèle Charvet
Rosette  :  Marion Lebègue
Un garde  :  Pierre Guillon
Un garde  :  Loïck Cassin
L’Hôtelier  :  Antoine Foulon

photo © Stefan Brion

En coproduction avec l'Opéra de Genève, l'Opéra Comique présente le spectacle qui y a été créé en septembre 2016. Avec d'autres titulaires des rôles principaux, le Grand-Théâtre de Bordeaux vient aussi de le présenter.

À Genève, cette Manon était proposée six ans après la Lulu de Berg qui avait marqué la collaboration entre Patricia Petibon et Olivier Py. Avec la Carmen de 2012 à Lyon, sans Patricia Petibon mais rousse tout de même, Salomé de Strasbourg en 2017 puis la Traviata de cet automne à Malmö (à nouveau avec Patricia Petibon), on dépasse la tétralogie de femmes fatales. D'épaisses thèses universitaires dissèquent certainement l'univers d'Olivier Py, dont on retrouve ce soir plusieurs éléments récurrents : la mort et ses masques, la prostitution, la nudité, la lingerie érotique, le travesti, les décors mobiles et sur plusieurs niveaux, les couleurs criardes, Pigalle, le paradis tropical... Respiration hors de cet univers, les splendides Dialogues des Carmélites donnés au TCE en 2013 étaient peut-être le chef d'oeuvre du trio Py-Weitz-Petibon.

Manon "aime trop le plaisir", sa famille le lui reproche - ah ! la famille et ses éternels pères nobles de service pour défendre son honneur ! Envoyée au couvent, elle atterrit ici directement au bordel. Rien de plus logique ? Elle ne quittera plus cet univers à la fois noir et coloré, aux couleurs aussi crues que ses moeurs. Comme Carmen ou Violetta, la mort la hante déjà et elle s'affuble de son masque - c'est son rêve à elle pendant celui de Des Grieux, "en fermant les yeux" ! À ses côtés, Des Grieux comme Don José ou Alfonso est naïf et ardent. Le couple est parfaitement incarné par Patricia Petibon et Frédéric Antoun.
Comme son personnage sans doute, ce dernier, d'abord un peu pataud et grossissant sa voix, gagne en assurance vocale et scénique au cours de la soirée, pour être superbe au dernier acte. Patricia Petibon s'y décolore à merveille, après avoir imposé sa présence d'emblée magnétique, riche de sensualité et d'ambiguïté dès son arrivée de la campagne, loin de toute innocence comme la production l'est de toute référence au XVIIIe siècle, dont ne reste que le pastiche musical de ballet écrit par Massenet. La convention actuelle des maisons d'opéra veut en effet que l'on joue la musique d'origine du compositeur, en ne modifiant donc que la part visuelle des oeuvres. Le ballet du Cours la Reine, sarcastique et non féérique, dévoile ainsi, comme un tableau de Degas, le sordide de ses coulisses. On ne quitte pas Pigalle ! À l'hôtel de Transsylvanie, le pantin Des Grieux apparaît en robe rouge et Manon en costume rouge plus masculin.

De cette Manon adonnée dès l'enfance au plaisir, entourée de comparses plus débauchés les uns que les autres, résulte paradoxalement un certain statisme de la dramaturgie. Chaque épisode n'est qu'une facette de la même boule lumineuse - celle qui éclaire le paradis tropical kitsch du love hotel où se vit l'amour pur (purement sexuel?) du couple, celle avec laquelle joue Manon... Et la douce image revue par Des Grieux n'est encore qu'une femme nue se trémoussant en ombre chinoise projetée sur une lune ronde. Rien n'est frais et rien n'est tragique, ni l'enlèvement de Des Grieux, mis en scène de manière volontairement ridicule et non crédible, ni la mort de Manon. Les sentiments ne sont que des discours, les émotions sont moins fortes que les passions, celle du jeu vaut bien celle du sexe, quelle différence devant la mort ?

Patricia Petibon est donc d'emblée vocalement charnue, envoûtante de legato, ancrée et déchirante, déchirée vers le cri à la Dessay dans ses aigus, capiteuse dans ses médiums... Sa petite table est superbe et bizarrement non applaudie, alors que l'est son Cours la Reine pourtant plus banal. En Lescaut, Jean-Sébastien Bou est l'indifférent salopard que l'on attend, le factotum de la cité, de ce petit monde proprement bordélique. Comme il se doit, Philippe Estèphe a plus de noblesse en Brétigny, de même que Laurent Alvaro en Comte Des Grieux. Damien Bigourdan renouvelle totalement Guillot de Morfontaine, tellement associé à un Michel Sénéchal emperruqué qu'on est tout surpris de l'entendre et de le voir jouer si différemment. Il a certes des incursions comiques en voix de tête, mais sa voix plus brute dans le médium, sa carrure, ses mouvements et ses expressions à la Peter Lorre enrichissent son personnage et préparent sa dénonciation fatale.

Les trois prostituées Poussette, Javotte et Rosette chantent sans doute très bien, mais elles sont si alourdies par leur maquillage, leurs costumes et la mise en scène de bordel qu'elles semblent plus faire partie du décor que réellement exister. Le Chœur de l’Opéra National de Bordeaux, magnifique, tire mieux son épingle du jeu. Les Musiciens du Louvre sont souples et chaleureux. Étrangement, c'est presque la légèreté qui leur fait parfois défaut, tant ils portent l'intensité du spectacle et sa vision noire. Totalement ancrés dans la fin du XIXe siècle, ils font parfaitement entendre les différents pastiches et références de Massenet. On n'a jamais autant entendu Don Carlos à l'hôtel de Transsylvanie, ou Werther anticipé dans l'air de Des Grieux à Saint-Sulpice.

On ne peut certes pas accuser Olivier Py d'avoir détourné le sens de Manon, mais ses options alourdissent l'oeuvre, dont on ressort avec une pesante impression d'artificialité et d'absence de respiration. La démonstration est convaincante mais pas séduisante.

À voir jusqu'au 21 mai à l'Opéra Comique.

Alain Zürcher

 
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