Le Testament de la tante Caroline
Théâtre de l'Athénée • Paris • 11/06/2019
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En présentant la seule opérette d'Albert Roussel, l'Athénée fête le 150ème anniversaire de sa naissance.
Compositeur guère plus connu pour ses oeuvres sérieuses, il berçait pourtant encore mon enfance sur les ondes
de France Musique dans les années 70.
Son opérette est une oeuvre étrange où souffle régulièrement son inspiration lyrique et même exotique. Tout
moment d'émotion est pour lui signal de départ vers l'orient où il a navigué. S'il n'a passé que cinq années
dans la Marine, cette période de sa jeunesse a nourri toute sa musique. Avec ces moments d'harmonie si
française qui dialoguent avec ses contemporains, alternent des passages plus rapides et syllabiques et les
scènes de théâtre propres au genre de l'opérette. L'ambition polyphonique d'Albert Roussel y est un peu trop
haute, car la priorité aurait été à donner à la compréhension de toutes les paroles. La fosse de l'Athénée est
beaucoup plus découverte que celle de Marigny où se joue
Mam'zelle Nitouche, et l'équilibre avec le
plateau vocal est donc plus difficile, d'autant que l'orchestration complète d'origine a été préservée.
Les Frivolités parisiennes rendent merveilleusement justice au compositeur, excellant tout autant
dans la suavité symphonique que dans le bastringue rythmé.
La mise en scène de Pascal Neyron tire le meilleur parti de l'oeuvre, soutenue par une distribution
d'excellents comédiens-chanteurs. Chaque titulaire et son costume conçu par Sabine Schlemmer caractérise
parfaitement son personnage.
Un prélude désopilant voit la tante inhumée dans la fosse d'orchestre, suivie du choc lourd d'un riche mais
grotesque bouquet. C'est le chef Dylan Corlay lui-même, vêtu d'une chasuble violette et gardant
imperturbablement son sérieux, qui se tourne vers le public pour prononcer son oraison funèbre ! La
scénographe Caroline Ginet campe ensuite efficacement l'action dans le salon de la défunte et dans la
maternité ouverte par son médecin, qui a prestement embauché sa femme de chambre et son chauffeur.
Sorte de Gianni Schicchi français, l'oeuvre a encore choqué à sa création française en 1937, non pas musicalement mais moralement ! Il est vrai que chacun en prend pour son grade, le médecin incompétent et vénal des beaux quartiers n'étant pas le dernier. Les deux tantes mariées et leurs maris sont parfaitement odieux, à l'opposé de l'honnête candeur populaire de Lucine et Noël. La troisième tante, plus effacée au départ, tirera son épingle du jeu. Les règles en sont données par le testament lu par l'excellent Till Fechner : la fortune de la tante ira au premier enfant né d'une de ses nièces - dont l'une se voue aux bonnes oeuvres et les deux autres sont mûres et mariées à des hommes supposés stériles !
Marie Perbost se voit confier de beaux airs lyriques qu'elle interprète joliment, faisant entendre dans "Cachés sous les ombrages" ou "Mademoiselle ne m'a jamais parlé de vous" les chatoyantes couleurs de Roussel. Vers la fin, la scène de dispute à la clinique est un peu longue. Marie Lenormand y met fin avec bonheur en interprétant sa chanson touchante et amusante du "marin breton", qui doit pour la rime aller pêcher la sardine et le thon ! Et voici la chute tant attendue : "Toute la nuit, vaille que vaille, ensemble nous avons péché" !
Excellent spectacle à voir du 6 au 13 juin 2019 au Théâtre de l'Athénée.
Alain Zürcher