Juditha triumphans O
Théâtre des Champs-Élysées • Paris • 11/02/2020
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Le théâtre des Champs-Élysées accueille à nouveau les excellents ensembles bretons Matheus et Mélisme(s). Le chef d'oeuvre de Vivaldi offre à Jean-Christophe Spinosi, toujours plein d'énergie, de multiples contrastes à mettre en valeur.
Vivaldi a en effet multiplié les interventions d'instruments solistes pittoresques ou déjà anciens à son
époque. Brisant l'ennui possible des numéros séparés et des airs da capo, ils créent de superbes
atmosphères bien différenciées.
Si les intentions sont toujours justes, ces brusques changements d'approche et d'articulation ne sont pas
toujours réalisés aussi instantanément par l'orchestre et certains solistes qu'ils sont imaginés et demandés
par Jean-Christophe Spinosi. Certains numéros trahissent un flottement : soit un retard au démarrage, soit une
compréhension collective insuffisante de l'intention du chef. Mais ce dernier aussi brille moins que
d'habitude dans son solo de violon, accompagné par un orchestre si pianissimo qu'il en devient
inconsistant. Une fois émises ces quelques réserves qui font rêver d'un concert miraculeux où exploserait tout
le potentiel de l'oeuvre et de la vision de Jean-Christophe Spinosi, il faut souligner que les artistes nous
ont tenus en haleine par une interprétation très vivante et engagée d'un bout à l'autre de la soirée !
Marie-Nicole Lemieux, fidèle complice de Spinosi depuis son Orlando Furioso (déjà de Vivaldi)
à Ambronay en 2003, domine la distribution vocale. Son
parcours a été superbe au cours des quinze années écoulées entre ces deux rôles. Il lui permet d'aborder
Juditha avec un calme, un legato et une conduite de la ligne vocale remarquables. Peut-être il y a
quinze ans lui aurait-on plutôt confié le rôle d'Holopherne ? Sonia Prina y excelle, avec au début les
quelques excès de grossissement de voix et d'accents intempestifs qui sont sa signature, mais ensuite avec un
engagement plus libre et naturel quoique toujours entier. Les récitatifs sont pour elles une vraie leçon de
chant, où elle peut se détendre et laisser s'épanouir, en lignes souples sur un souffle libre, la richesse
naturelle de son timbre, sans rien y surajouter. Sa scène la plus intime avec Juditha la fait aussi rayonner
d'un calme vocalement très bénéfique.
Ana Maria Labin, sans toucher particulièrement par son timbre, vocalise très bien en Vagaus, notamment dans
les deux airs que les hasards de l'édition musicale (une vieille édition Ricordi de 6 airs de Vivaldi, dont 4
extraits de Juditha) ont depuis longtemps fait chanter par les élèves en chant. Benedetta Mazzucato
manque de la clarté d'élocution qui permettrait de comprendre son texte - du moins pour les rares latinistes
qui en seraient encore capables !
Parmi les beaux airs chantés par Juditha au premier acte, on peut mentionner l'étrange et grave
"Agitata infido flatu" et le suavissime "Veni, veni, me sequere fida", accompagné par un
délicieux chalumeau. Mais Vivaldi est exigeant avec toutes ses chanteuses !
L'acte se termine par un beau choeur, "Mundi Rector de Caelo micanti".
Au deuxième acte apparaît Ozias pour deux courtes interventions chantées par Dara Savinova. L'air d'Holopherne
"Nox obscura tenebrosa" est une nouvelle démonstration des talents illustratifs de Vivaldi. Ambiance
nocturne à souhait, où Sonia Prina est un peu ampoulée mais très convaincante. Marie-Nicole Lemieux chante un
très bel air accompagné à la mandoline, "Transit aetas", et Sonia Prina, d'une voix libre et claire,
un bel air accompagné au hautbois et à l'orgue, "Noli, o cara, te adorantis".
"Vivat in pace" est un bel air calme de Juditha et "Umbrae carae, aurae adoratae" une jolie
pastorale de Vagaus, accompagnée par deux flûtes - jouées par les hautboïstes, décidément doués ! Un
fantomatique consort de violes surgit du passé pour accompagner Juditha dans "In somno profundo",
Holopherne est décapité, Vagaus appelle les Furies à la rescousse et Ozias tire la morale de l'histoire en
faisant le parallèle avec Venise que servait Vivaldi.
Un dernier choeur conclut le chef d'oeuvre vivaldien. Juditha triumphans est malheureusement le seul
oratorio du prêtre roux qui nous soit parvenu.
Alain Zürcher
